OPINION. « Les fonds souverains, une nouvelle voie pour la souveraineté européenne »
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Jean-Paul Laborde
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Par Jean-Paul Laborde, Secrétaire général de l’ONU
Dépendante de technologies qu’elle ne maîtrise plus, de chaînes de valeur qu’elle ne contrôle plus, de capitaux qu’elle ne dirige plus. Dans les semi-conducteurs, l’énergie, les infrastructures numériques, la défense ou les métaux critiques, le même constat s’impose : l’Europe régule beaucoup, mais elle investit peu ; elle commente le monde, mais elle le façonne de moins en moins.
Sa souveraineté est aujourd’hui prise en étau. D’un côté, les États-Unis, allié stratégique indispensable, mais dont la domination financière, technologique et normative réduit chaque année un peu plus les marges de manœuvre européennes — et se mue parfois en véritable emprise lorsque le droit extraterritorial ou les priorités stratégiques américaines s’imposent sans débat. De l’autre, la Chine, puissance systémique, devenue incontournable dans les chaînes de valeur, les infrastructures, certaines matières premières et les équilibres industriels mondiaux.
Entre ces deux pôles, l’Europe peine encore à exister autrement que par le droit, la règle et l’incantation stratégique. Or la souveraineté, dans le monde réel, ne se proclame pas. Elle se construit. Elle repose sur la capacité à investir, à soutenir ses entreprises dans la durée, à projeter des capitaux, à absorber le risque et à assumer le temps long.
La souveraineté repose d’abord sur une puissance financière et économique solide, indissociable d’une volonté politique claire. L’Europe dispose de talents, d’industries, de technologies, d’un marché considérable et d’une épargne abondante. Ce qui lui manque, ce ne sont ni les ressources ni l’intelligence, mais les instruments. Des instruments capables de transformer cette richesse en puissance.
Les États-Unis s’appuient sur des marchés profonds et une articulation fluide entre capital privé et puissance publique. La Chine mobilise une finance étatique massive, coordonnée, pleinement intégrée à une stratégie de puissance assumée. L’Europe, elle, continue d’hésiter à penser la finance comme un levier stratégique, préférant souvent la contrainte réglementaire à l’investissement structurant.
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Une recomposition silencieuse est en cours. Des puissances intermédiaires émergent, non alignées, pragmatiques, qui refusent de choisir entre Washington et Pékin et construisent leur propre trajectoire de développement. Elles investissent, structurent leurs économies, montent en gamme industriellement et se dotent de leurs propres instruments de projection économique.
L’Indonésie appartient à ce groupe de pays. Et le fonds souverain Danantara Indonesia en est l’une des expressions les plus abouties et des plus puissantes.
Danantara n’est pas un simple outil financier. Il est le produit d’une vision stratégique : celle d’un État qui entend peser durablement dans l’économie mondiale, non par la confrontation, mais par l’investissement, le partenariat, la co-construction industrielle et la maîtrise du temps long.
C’est précisément pour cette raison que l’Europe doit regarder ce nouvel outils - comme d’autres grands fonds souverains issus de puissances non alignées - non comme une curiosité exotique, mais comme le symbole d’une troisième voie crédible.
Ni fonds anglo-saxon mû par la seule logique de marché, ni instrument chinois inscrit dans une stratégie étatique verticale, ce modèle propose autre chose : un investisseur-partenaire, cherchant à construire des coopérations équilibrées, à co-investir dans des projets structurants, à accompagner des trajectoires industrielles plutôt qu’à capter des actifs.
Il est au contraire de la renforcer en choisissant des partenaires qui n’imposent ni dépendance ni alignement automatique — contrairement à ce que nous avons trop souvent accepté dans des secteurs pourtant stratégiques : énergie, industrie, numérique, infrastructures, défense.
Travailler avec des fonds souverains comme Danantara, ou ceux de Singapour, d’Abu Dhabi ou d’autres puissances non alignées, n’implique aucune perte de contrôle. Tout dépend du cadre, de la gouvernance et de la clarté des objectifs politiques. Des co-investissements ciblés, des participations minoritaires, des partenariats industriels peuvent au contraire restaurer la capacité européenne à investir, à décider et à peser.
La souveraineté de demain ne se construira ni dans l’isolement ni dans la naïveté. Elle se construira dans la capacité à choisir ses alliances, à multiplier ses options stratégiques et à refuser toute dépendance exclusive.
Dans un monde multipolaire, l’Europe ne peut plus se contenter d’être un grand marché ouvert et une puissance réglementaire. Elle doit redevenir une puissance qui investit, qui protège et qui projette.
La question n’est donc pas de savoir si nous pouvons, nous permettre d’explorer cette troisième voie. La vraie question est plus brutale : Pouvons-nous encore nous permettre de rester désarmée dans un monde où les autres ont déjà compris que la souveraineté commence par la maîtrise du capital et du temps long ?
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(*) Jean-Paul Laborde est ancien sous-secrétaire général des Nations unies et l’une des grandes figures internationales de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé. Il a dirigé la Direction exécutive du contre-terrorisme du Conseil de sécurité de l’ONU et occupé plusieurs fonctions stratégiques au plus haut niveau des Nations unies, notamment comme chef du service de prévention du terrorisme et président de l’équipe spéciale du Secrétaire général. Haut magistrat français, il a été conseiller à la Cour de cassation, président de chambre à la cour d’appel et procureur de la République. Avocat, universitaire et professeur de droit pénal international, il est également ambassadeur itinérant et conseiller spécial de l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée pour la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et la promotion de l’État de droit.
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