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Idées & Débats

OPINION. « Ormuz, révélateur d’un monde où l’économie est devenue le véritable champ d’affrontement »

Djilali Benchabane

Publié le 14 mai 2026 à 06:00

Djilali Benchabane

Djilali Benchabane

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La crise du détroit d’Ormuz n’est pas la conséquence d’un énième conflit d’un Orient catalyseur  des guerres, mais le révélateur d’un basculement stratégique où la guerre économique  permanente pour le contrôle des ressources, des flux logistiques et des routes maritimes  constitue le principal terrain d’affrontement entre les puissances.

Par Djilali Benchabane, Directeur CEOS Stratégie & Conseil (*)

L’ensemble des conflits actuels de l’Ukraine au Moyen-Orient, des tensions en mer Rouge aux  rivalités croissantes dans l’Arctique ont un point commun : ils rappellent la vulnérabilité d’un  monde dont les dépendances économiques sont devenues des failles stratégiques majeures pour  les Etats. Energie, minerais critiques, engrais, semi-conducteurs, routes maritimes, câbles sous 

marins ou chaînes logistiques mondialisées sont désormais au cœur des nouvelles  conflictualités. 

Pendant plusieurs décennies, la mondialisation avait installé l’illusion d’une circulation sans  contrainte des flux humains, financiers, industriels et commerciaux. L’accès aux ressources  semblait garanti par l’interdépendance économique et par un ordre international relativement  stable. Ce paradigme s’est effacé. Le monde est entré dans une phase où l’accès aux ressources,  et aux corridors stratégiques aura un coût économique croissant sous l’effet de la compétition  entre les nations. 

L’Ukraine avait déjà marqué le retour brutal de la guerre de sécurisation des matières premières,  des vulnérabilités agricoles et des infrastructures critiques. Les tensions autour du Groenland  ont confirmé l’importance croissante et l’attrait des puissances dans le contrôle de territoires  riches en ressources (minerais, pétrole, etc.), mais aussi des nouvelles routes de l’Arctique. La  guerre commerciale relancée par Donald Trump, à travers la multiplication des barrières  douanières et l’utilisation assumée des taxes comme instrument de puissance, illustre également  cette rupture. Elle démontre que les grandes puissances considèrent désormais l’économie, le  commerce et les dépendances industrielles comme des leviers directs de confrontation. 

Les politiques de sanctions extraterritoriales américaines, tout comme la stratégie chinoise de  restriction des exportations de métaux rares, participent d’une même dynamique : celle d’une  fragmentation géoéconomique accélérée où les dépendances deviennent des armes pour  imposer sa suprématie. La logique de coopération économique qui structurait la mondialisation  laisse progressivement place à une logique de coercition, de pression et de sécurisation des  intérêts nationaux. 

La crise autour du détroit d’Ormuz pousse cette évolution à son paroxysme car ce qui se joue  aujourd’hui dépasse la seule question de l’opposition entre Washington et Téhéran. Le blocage  durable du détroit d’Ormuz démontre qu’une puissance régionale disposant de capacités  asymétriques peut menacer l’équilibre économique mondial sans disposer d’une supériorité  militaire conventionnelle ou technologique. 

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Drones, missiles à bas coût, cybercapacités offensives, guerre informationnelle et parfaite  maîtrise de l’environnement géographique suffisent à mettre sous pression la première  puissance mondiale. L’exemple iranien illustre cette transformation profonde des rapports de  force contemporains où l’asymétrie de puissance n’est plus nécessairement un handicap 

stratégique. Elle peut au contraire devenir un multiplicateur d’influence, lorsqu’elle s’appuie  sur les vulnérabilités de l’économie monde. 

Cette évolution marque également la fin progressive du cadre géopolitique hérité de l’après Seconde Guerre mondiale. Le paradoxe historique est que cette remise en cause est largement  accélérée par les Etats-Unis eux-mêmes. En affaiblissant méthodiquement les mécanismes  multilatéraux, en privilégiant les rapports de force et les logiques transactionnelles, Washington  a contribué à délégitimer, voire à fragiliser, les structures internationales (ONU, OMC, OMS,  etc.), ainsi que ses alliances militaires, à l’instar de l’OTAN, alors même qu’elles avaient permis  de poser les bases d’une architecture de sécurité et de stabilité durant des décennies. 

Le résultat est l’installation d’un environnement international durablement conflictuel, hybride  et instable, où les chocs géopolitiques ne constituent plus des exceptions mais deviennent la  norme. Les crises et les rivalités liées au contrôle des ressources, à la maîtrise des espaces  géographiques stratégiques (renforcement des présences militaires, instauration de péages ou  de taxes, etc.), ainsi qu’à la domination des technologies de rupture, sont appelées dans ce  contexte à se multiplier avec une intensité croissante. 

Or, la principale difficulté réside dans le fait, que ni les États ni les entreprises ne se sont  véritablement adaptés à cette nouvelle réalité. Nombre d’entre eux restent encore prisonniers  d’une culture de gestion de crise héritée d’un monde relativement stable, où les ruptures étaient  considérées comme exceptionnelles et temporaires. Cette approche est en décalage avec un 

environnement international en reconfiguration où les hiérarchies mondiales passées sont  contestées de toutes parts (Inde, Chine, Brésil, Turquie, Russie, Iran, etc.). 

Dans ce nouveau cycle géopolitique qui s’ouvre, l’anticipation doit devenir le réflexe central  de gouvernance. Anticiper les ruptures d’approvisionnement, les conflits de souveraineté, les  guerres commerciales, les tensions maritimes ou les stratégies de coercition économique ne  relève plus d’un exercice analytique, mais d’un réflexe de survie et d’adaptation de nos sociétés. 

Les Etats comme les entreprises doivent mettre en ordre de bataille leurs modèles économiques,  industriels, logistiques et stratégiques pour répondre aux défis posés par cette nouvelle  conflictualité mondiale. Car les acteurs qui résisteront demain ne seront pas nécessairement les  plus puissants, mais ceux capables d’intégrer durablement l’imprévisibilité géopolitique dans  leur manière de produire, d’investir, d’échanger et de décider. Le véritable basculement est là 

car nous ne vivons plus dans une économie mondialisée cherchant la stabilité, mais dans un  monde fragmenté où l’économie elle-même est devenue un champ de confrontation majeur. 

______

(*) Djilali Benchabane est fondateur du cabinet CEOS Stratégie & Conseil, spécialisé dans l’anticipation stratégique, la gestion des risques et l’analyse géopolitique. Expert des enjeux internationaux et des questions de sécurité, il a exercé au sein de ministères régaliens, notamment dans les domaines des Affaires étrangères et de la Défense. Ancien chercheur associé à l'IRIS, il enseigne depuis plusieurs années les questions stratégiques et sécuritaires au sein de formations spécialisées, notamment à Sciences Po Aix. Contributeur régulier dans les médias et les revues spécialisées, il décrypte les grands bouleversements internationaux, ainsi que leurs implications sur le plan économique, politique et sécuritaire auprès des décideurs publics et privés.

Djilali Benchabane

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