OPINION. « Ormuz, révélateur d’un monde où l’économie est devenue le véritable champ d’affrontement »

Djilali Benchabane
DR

Djilali Benchabane
DR
Par Djilali Benchabane, Directeur CEOS Stratégie & Conseil (*)
L’ensemble des conflits actuels de l’Ukraine au Moyen-Orient, des tensions en mer Rouge aux rivalités croissantes dans l’Arctique ont un point commun : ils rappellent la vulnérabilité d’un monde dont les dépendances économiques sont devenues des failles stratégiques majeures pour les Etats. Energie, minerais critiques, engrais, semi-conducteurs, routes maritimes, câbles sous
marins ou chaînes logistiques mondialisées sont désormais au cœur des nouvelles conflictualités.
Pendant plusieurs décennies, la mondialisation avait installé l’illusion d’une circulation sans contrainte des flux humains, financiers, industriels et commerciaux. L’accès aux ressources semblait garanti par l’interdépendance économique et par un ordre international relativement stable. Ce paradigme s’est effacé. Le monde est entré dans une phase où l’accès aux ressources, et aux corridors stratégiques aura un coût économique croissant sous l’effet de la compétition entre les nations.
L’Ukraine avait déjà marqué le retour brutal de la guerre de sécurisation des matières premières, des vulnérabilités agricoles et des infrastructures critiques. Les tensions autour du Groenland ont confirmé l’importance croissante et l’attrait des puissances dans le contrôle de territoires riches en ressources (minerais, pétrole, etc.), mais aussi des nouvelles routes de l’Arctique. La guerre commerciale relancée par Donald Trump, à travers la multiplication des barrières douanières et l’utilisation assumée des taxes comme instrument de puissance, illustre également cette rupture. Elle démontre que les grandes puissances considèrent désormais l’économie, le commerce et les dépendances industrielles comme des leviers directs de confrontation.
Les politiques de sanctions extraterritoriales américaines, tout comme la stratégie chinoise de restriction des exportations de métaux rares, participent d’une même dynamique : celle d’une fragmentation géoéconomique accélérée où les dépendances deviennent des armes pour imposer sa suprématie. La logique de coopération économique qui structurait la mondialisation laisse progressivement place à une logique de coercition, de pression et de sécurisation des intérêts nationaux.
La crise autour du détroit d’Ormuz pousse cette évolution à son paroxysme car ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule question de l’opposition entre Washington et Téhéran. Le blocage durable du détroit d’Ormuz démontre qu’une puissance régionale disposant de capacités asymétriques peut menacer l’équilibre économique mondial sans disposer d’une supériorité militaire conventionnelle ou technologique.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Drones, missiles à bas coût, cybercapacités offensives, guerre informationnelle et parfaite maîtrise de l’environnement géographique suffisent à mettre sous pression la première puissance mondiale. L’exemple iranien illustre cette transformation profonde des rapports de force contemporains où l’asymétrie de puissance n’est plus nécessairement un handicap
stratégique. Elle peut au contraire devenir un multiplicateur d’influence, lorsqu’elle s’appuie sur les vulnérabilités de l’économie monde.
Cette évolution marque également la fin progressive du cadre géopolitique hérité de l’après Seconde Guerre mondiale. Le paradoxe historique est que cette remise en cause est largement accélérée par les Etats-Unis eux-mêmes. En affaiblissant méthodiquement les mécanismes multilatéraux, en privilégiant les rapports de force et les logiques transactionnelles, Washington a contribué à délégitimer, voire à fragiliser, les structures internationales (ONU, OMC, OMS, etc.), ainsi que ses alliances militaires, à l’instar de l’OTAN, alors même qu’elles avaient permis de poser les bases d’une architecture de sécurité et de stabilité durant des décennies.
Le résultat est l’installation d’un environnement international durablement conflictuel, hybride et instable, où les chocs géopolitiques ne constituent plus des exceptions mais deviennent la norme. Les crises et les rivalités liées au contrôle des ressources, à la maîtrise des espaces géographiques stratégiques (renforcement des présences militaires, instauration de péages ou de taxes, etc.), ainsi qu’à la domination des technologies de rupture, sont appelées dans ce contexte à se multiplier avec une intensité croissante.
Or, la principale difficulté réside dans le fait, que ni les États ni les entreprises ne se sont véritablement adaptés à cette nouvelle réalité. Nombre d’entre eux restent encore prisonniers d’une culture de gestion de crise héritée d’un monde relativement stable, où les ruptures étaient considérées comme exceptionnelles et temporaires. Cette approche est en décalage avec un
environnement international en reconfiguration où les hiérarchies mondiales passées sont contestées de toutes parts (Inde, Chine, Brésil, Turquie, Russie, Iran, etc.).
Dans ce nouveau cycle géopolitique qui s’ouvre, l’anticipation doit devenir le réflexe central de gouvernance. Anticiper les ruptures d’approvisionnement, les conflits de souveraineté, les guerres commerciales, les tensions maritimes ou les stratégies de coercition économique ne relève plus d’un exercice analytique, mais d’un réflexe de survie et d’adaptation de nos sociétés.
Les Etats comme les entreprises doivent mettre en ordre de bataille leurs modèles économiques, industriels, logistiques et stratégiques pour répondre aux défis posés par cette nouvelle conflictualité mondiale. Car les acteurs qui résisteront demain ne seront pas nécessairement les plus puissants, mais ceux capables d’intégrer durablement l’imprévisibilité géopolitique dans leur manière de produire, d’investir, d’échanger et de décider. Le véritable basculement est là
car nous ne vivons plus dans une économie mondialisée cherchant la stabilité, mais dans un monde fragmenté où l’économie elle-même est devenue un champ de confrontation majeur.
______
(*) Djilali Benchabane est fondateur du cabinet CEOS Stratégie & Conseil, spécialisé dans l’anticipation stratégique, la gestion des risques et l’analyse géopolitique. Expert des enjeux internationaux et des questions de sécurité, il a exercé au sein de ministères régaliens, notamment dans les domaines des Affaires étrangères et de la Défense. Ancien chercheur associé à l'IRIS, il enseigne depuis plusieurs années les questions stratégiques et sécuritaires au sein de formations spécialisées, notamment à Sciences Po Aix. Contributeur régulier dans les médias et les revues spécialisées, il décrypte les grands bouleversements internationaux, ainsi que leurs implications sur le plan économique, politique et sécuritaire auprès des décideurs publics et privés.