OPINION. « La bourse a créé un monstre : l’IA »

Karl Eychenne
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Par Karl Eychenne, Chercheur chez René & Artaud
On reconnait un monstre à l’effroi sur nos visages. Quand le moindre de ses gestes saisit tous nos membres. Que la seule rumeur de sa présence suffit à tisonner nos sens. L’IA coche désormais toutes les cases. Elle est devenue un véritable épouvantail pour l’investisseur, après avoir été longtemps sa principale source d’inspiration.
Cela fait près de 10 ans maintenant que la bourse américaine empile les records, parce que l’IA le vaut bien. Sur la période, l’investisseur aura triplé sa mise initiale, près de 300 % de hausse, soit une performance annuelle moyenne de 15 % dividendes inclus. Produire de telles performances ne peut se faire sans passer un pacte avec le diable. Et le diable en finance comme en science, c’est le mythe du progrès. Non pas que le progrès soit déraisonnable ou nuisible. Mais il finit par devenir une promesse intenable. Parce que l’Homme est ainsi fait qu’il finit par surjouer. Il défigure son pari initial jusqu’à la caricature, en épuise tous les potentiels. Et il se trouve que l’Homme de la finance est particulièrement doué pour cela. Aujourd’hui l’IA n’est plus une simplement thématique boursière, elle est devenue l’âme du marché, une âme corrompue ?
Ne soyons pas excessifs. On dit effectivement que l’IA pourrait doper la productivité de près de 1 % pour la prochaine décennie (Philippe Aghion, Co – Nobel d’économie 2025 : Faut – il craindre l’IA ?, colloque de rentrée du Collège de France). 1 % cela peut paraitre un chiffre faible, mais en termes de valorisations des actions cela veut dire beaucoup. Cela justifie notamment un supplément d’âme d’au moins de 50 % en termes de performances du marché d’actions… sauf que ce supplément semble déjà avoir été consommé. En d’autres termes toutes les bonnes nouvelles à venir sont déjà dans le marché. Certes les valorisations des actions (PER) n’ont pas atteint le niveau anxiogène de la bulle des valeurs technologiques des années 2000. Autrement dit, l’IA peut encore nous rouler dans la fange un moment, quelques mois voire quelques années encore peut – être.
Mais ce qui dérange ce n’est pas ça. Ce n’est pas que cela. Ce qui dérange ce sont les contributions exubérantes de seulement quelques valeurs à cette performance ; on ne présente plus les 7 magnifiques. En effet, l’investisseur a confié les rênes du marché à seulement quelques valeurs emblématiques de l’IA qui représentent désormais près de 30 % de la capitalisation boursière à elles toutes seules. Franchement que dira-t-on dans 10 ou 20 ans lorsque l’on reviendra sur le rôle exubérant confié à NVidia ? Que dira-t-on des 6 autres magnifiques et de cette économie d’oligopoles ? Le tout en toute complaisance au pays de la libre concurrence. Ce qu’il faut bien réaliser c’est que la bourse ne s’est pas contentée de croire à l’IA, elle a tout fait pour que cette croyance devienne une conviction, un savoir sans preuve, afin d’amener le marché toujours plus haut que la veille. Et c’est bien lorsque l’on passe du mythe au sacré que le danger menace.
Depuis près de 6 mois maintenant, la magie n’opère plus. Le mythe mue. L’IA n’entretient plus cette déraisonnable conviction que demain la bourse sera plus haute que la veille. L’IA s’est retournée contre son maitre. Frankenstein ou Hal 9000 (2001 l’Odyssée de l’espace) aussi l’avaient fait. Désormais, la moindre nouvelle entachant le récit technologique provoque une défaillance spectaculaire du marché, ciblant précisément les valeurs de croissance typée IA. Ainsi, les 7 magnifiques sous – performent de près de – 7 % depuis le début de l’année, pendant que les autres valeurs sont en hausse de 4 %. Plus que jamais, l’IA vampirise toutes les attentions, recalant l’inflation, l’emploi, ou PMI en simples faits divers. Ni la Banque centrale américaine, ni un tweet de Trump ne semblent capable de raisonner la bête. Ce qui n’était qu’une simple promesse s’est transformée en nécessité. Désormais, on n’imagine pas que l’IA puisse décevoir un jour, tout simplement il n’y a pas de place pour un tel scénario. Il faut nécessairement y croire, une forme de foi rationnelle. Sauf qu’à la fin, c’est toujours le réel qui gagne.
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