OPINION. « Lesbiennes au travail : sortir de l’invisibilité »
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Clotilde Coron
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Par Clotilde Coron, professeure en sciences de gestion à l’université Paris-Saclay (*)
Quatre sur dix restent donc en retrait lorsqu’à la machine à café, leurs collègues évoquent leur vie quotidienne, leurs conjoints, leurs enfants. Parfois perçues comme vivant seules, elles apprennent à se taire, à esquiver les questions personnelles. Elles trouvent des parades pour changer rapidement de conversation, évitent de trop en dire. Certaines d’entre elles genrent leur compagne au masculin pour passer pour hétérosexuelles. Elles ne se confient qu’à de rares collègues très proches dont elles ont réussi à tester l’ouverture d’esprit.
Mais cette vie clivée s’avère pesante, nous ont dit beaucoup des femmes que nous avons interrogées. Ce silence sur leur vie quotidienne crée une charge mentale importante, rend difficile l’expression spontanée, la relation authentique, impose de réfléchir en permanence à ce qui peut être dit ou pas, en fonction des interlocuteurs.
Là où une personne hétérosexuelle peut sans difficulté participer à une conversation sur les loisirs du week-end en expliquant qu’elle ou il est allé au cinéma ou au restaurant avec sa femme (pour un homme) ou son mari (pour une femme), un grand nombre de salariées lesbiennes témoignent du fait que, pour elles, dire qu’elles sont allées au cinéma avec leur compagne n’est pas du tout anodin.
Cette invisibilité les empêche parfois de prendre des congés auxquels elles ont droit, pour leur mariage ou les premiers mois de l’enfant qu’aurait porté leur conjointe. Leur vie de couple en souffre également. Pas facile d’accepter pour une compagne d’être présentée comme une cousine à un collègue croisé par hasard dans la rue !
On comprend mieux cependant cette prudence lorsqu’on se rend compte à quel point dévoiler son homosexualité reste pour les femmes encore périlleux dans l’univers professionnel. Le récent suicide de Caroline Grandjean a malheureusement montré la persistance de la lesbophobie en France et ses conséquences délétères.
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10% des salariées lesbiennes ont été victimes de violence physique à leur travail dans les douze derniers mois (pour 3% des femmes hétérosexuelles).
9% ont été victimes de violences sexuelles toujours dans les douze derniers mois.
23% ont subi des violences psychologiques, allant des « simples » insultes au harcèlement qualifié.
Face à ces chiffres effarants, les politiques ne peuvent rester les bras ballants, d’autant que les femmes qui s’identifient comme lesbiennes, très rares chez les plus de 50 ans, constituent désormais plus de 5% des salariés des jeunes générations (18- 35 ans).
Il s’agit de prendre davantage en compte la situation spécifique de ces femmes dans les politiques d’égalité hommes-femmes. Le fait qu’elles soient victimes de beaucoup plus de violences que les femmes hétérosexuelles dans le monde professionnel, doit en particulier susciter une prise de conscience, inciter à lancer des campagnes d’information en entreprise.
Il s’agit aussi de faire évoluer les politiques d’inclusion des personnes LGBT+, politiques trop souvent centrées sur la situation des hommes gays, sans prise en compte de la double identité des femmes lesbiennes, à la fois femmes, et appartenant à une minorité sexuelle.
Des interventions ciblées sur les plus jeunes sont par ailleurs indispensables : nos entretiens menés avec des personnes travaillant dans des collèges ont révélé de très hauts niveaux d’homophobie et de lesbophobie dans les propos tenus par les élèves, avec des conséquences délétères.
Mais c’est également de role models dont les lesbiennes ont besoin pour sortir de l’invisibilité.
Certaines artistes – des actrices, des chanteuses, ...- ont révélé ces dernières années qu’elles étaient lesbiennes, mais dans l’entreprise comme dans le monde politique, quasiment aucune personnalité de premier plan n’assume aujourd’hui publiquement son lesbianisme, ce qui pourrait pourtant aider beaucoup d’autres à faire de même.
L’homosexualité masculine s’est peu à peu banalisée ainsi, à la faveur de coming-out répétés de personnalités. Cependant, la situation est sans doute plus difficile encore pour les lesbiennes. Parvenir à des postes de pouvoir représente déjà une gageure pour les femmes. Rendre alors visible son homosexualité relève du défi.
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(*) Clotilde Coron est professeure des universités en sciences de gestion à l'Université Paris-Saclay. Ses recherches portent sur les inégalités femmes-hommes et le vécu des minorités sexuelles au travail. Elle a publié notamment l'ouvrage "Lesbiennes au travail : sortir de l'invisibilité" aux éditions EMS
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