OPINION. « CES 2026 : les empereurs versus les barbares »
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Xavier Dalloz
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Par Xavier Dalloz, Président de XD Consulting (*)
Derrière les stands spectaculaires, les keynotes scénarisées et les annonces de produits grand public, s’est joué un affrontement plus profond : la course au contrôle des infrastructures qui rendront possibles les innovations à venir. Les objets mis en scène ne sont que la partie visible d’un mouvement de fond beaucoup plus structurant.
Car derrière les écrans pliables, les frigos intelligents ou les humanoïdes photogéniques, un basculement historique est en cours : l’intelligence artificielle devient une infrastructure critique, au même titre que l’énergie, les télécommunications ou les transports. Elle n’est plus un simple avantage concurrentiel ni un « plus produit », mais une couche de base indispensable au fonctionnement des économies, des industries et des services publics. Celui qui maîtrise cette couche ne se contente pas d’aller plus vite : il façonne la trajectoire économique, industrielle et géopolitique des sociétés en déterminant quels usages émergent, à quel coût et sous quelles conditions.
Cette transformation se lit à travers une opposition structurante qui traverse tout le salon : celle des « empereurs » et des « barbares ». Au-delà du clivage grands groupes / startups, elle met en lumière deux visions du pouvoir technologique. Les empereurs sont les acteurs qui contrôlent architectures, données et plateformes : hyperscalers du cloud, fabricants de puces, grands intégrateurs. Ils construisent l’« infrastructure des infrastructures » : centres de calcul massifs, réseaux à très haut débit, modèles de fondation, couches logicielles structurantes. En fixant standards, interfaces et formats de données, ils imposent les règles du jeu et captent une part croissante de la valeur.
Face à eux, les barbares incarnent une innovation plus ciblée, plus agile, souvent plus proche des besoins humains. Ils développent des usages précis : redonner de l’autonomie à des personnes handicapées via des interfaces neuronales, éviter des chirurgies pédiatriques grâce à des dispositifs médicaux ludiques à domicile, rendre des robots, des micro-réseaux énergétiques ou des plateformes logistiques réellement autonomes. Leur impact est fort à l’échelle individuelle ou sectorielle, mais la hiérarchie s’est déplacée : la valeur se concentre désormais chez ceux qui orchestrent des systèmes autonomes à grande échelle plutôt que chez ceux qui ajoutent une fonction à un produit isolé.
Le CES 2026 consacre également une mutation clé : le passage d’une IA centralisée à une IA distribuée, portée par l’Edge AI et des puces spécialisées (NPU, TPU, ASIC, architectures neuromorphiques). Le calcul quitte les seuls data centers pour se rapprocher des lieux d’action. Smartphones, capteurs industriels, machines-outils, drones, véhicules embarquent des capacités locales d’analyse et de décision, limitant la dépendance permanente au cloud. Cette décentralisation répond à des impératifs de temps réel, de résilience, de souveraineté des données et de sobriété énergétique.
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Parallèlement, l’IA quitte les écrans pour coloniser le monde physique. Usines, villes intelligentes, bâtiments, réseaux énergétiques, plateformes logistiques deviennent des systèmes cyber-physiques où le numérique perçoit, anticipe et pilote le réel en continu. L’IA se mue en intelligence ambiante, diffuse, souvent invisible pour l’utilisateur, mais décisive pour la performance globale, la sécurité et l’empreinte environnementale.
Ce basculement marque la fin d’une époque où l’IA servait surtout d’argument marketing. Au CES 2026, elle disparaît du discours commercial précisément parce qu’elle est devenue une évidence. Elle n’est plus un différenciateur, mais une condition de fonctionnement du réel, au même titre que la connectivité ou l’automatisation. La question n’est plus de savoir si l’on utilise l’IA, mais comment, où, avec quel niveau de gouvernance, de transparence, de contrôle humain et de responsabilité.
En toile de fond, se dessine l’émergence d’une nouvelle couche civilisationnelle : une intelligence distribuée, intégrée au monde physique, opérant en temps réel et à grande échelle. Elle redéfinit les chaînes de valeur, les rapports à l’énergie, au travail, à la décision et à la souveraineté. Pour l’Europe et la France, le message est clair : la souveraineté numérique fait désormais partie intégrante de la souveraineté tout court. Sans maîtrise du calcul, des données, des modèles et des infrastructures matérielles décarbonées, un pays devient dépendant pour sa défense, sa santé, son industrie et sa recherche. L’« IA souveraine » doit être pensée comme une capacité opérationnelle fondée sur quatre piliers : puissance de calcul, gouvernance des données, maîtrise des modèles, infrastructures physiques résilientes.
Le CES souligne enfin la nécessité de repenser la relation aux géants technologiques. Les considérer comme de simples fournisseurs, c’est accepter une dépendance structurelle. L’enjeu est de construire des partenariats structurants : architectures modulaires, réversibilité, auditabilité, co-développements qui renforcent les capacités locales. Il ne s’agit plus d’externaliser l’intelligence du système, mais de garder la main sur l’architecture et la trajectoire de long terme d’infrastructures qui conditionnent désormais le fonctionnement même de nos sociétés.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est également directeur de la communication de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres. Engagé de longue date dans la promotion internationale de l'innovation, il a co-organisé le World Electronics Forum (WEF) à Angers (2017), Grenoble (2022) et Rabat (2024). À la demande de la CTA, il a aussi présenté et animé le WEF lors du CES 2023 à Las Vegas.
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