OPINION. « Palantir : quand la technologie devient un levier de puissance »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, Analyse stratégique
Fin janvier, à l’Académie des sciences morales et politiques, l’entrepreneur et investisseur Peter Thiel a livré un discours aussi déroutant que révélateur. Invité par la philosophe Chantal Delsol, le cofondateur de PayPal et de Palantir a mêlé références bibliques, rhétorique apocalyptique et critique radicale de toute régulation publique. L’épisode a suscité de vives réactions. Mais il serait réducteur d’y voir une simple extravagance intellectuelle. Derrière cette mise en scène idéologique se dessine un phénomène plus profond : l’affirmation d’un pouvoir privé incarné par des figures capables, en marginalisant la régulation publique, de reconstruire les normes par la technologie et de redéfinir les rapports de puissance.
Peter Thiel est avant tout un acteur central de l’écosystème techno-stratégique occidental. Palantir Technologies, cofondée notamment avec Alex Karp, siège toujours à son conseil d’administration. L’entreprise s’est imposée comme l’un des acteurs majeurs mondiaux d’outils d’analyse de données pour les États, les armées, les services de renseignement et les grandes organisations. Depuis son introduction en bourse en 2020, Palantir revendique une croissance de chiffre d’affaires de 63 % en glissement annuel au troisième trimestre 2025. Palantir a déclaré un niveau record de bookings (TCV) d’environ 2,8 milliards de dollars sur le trimestre. L’entreprise reste structurellement tirée par le secteur public, qui représente autour de la moitié de ses revenus selon les exercices. En Europe, Palantir ne constitue pas une simple curiosité technologique. Elle entretient des partenariats stratégiques de long terme. En France, la Direction générale de la sécurité intérieure a renouvelé son contrat avec Palantir— présenté comme transitoire en attendant le déploiement d’une solution souveraine — malgré des débats récurrents sur la souveraineté. Palantir est également présente auprès des administrations britanniques et alliées dans le cadre de contrats majeurs dans la défense et l’analyse stratégique. Au Royaume-Uni, Palantir a ainsi obtenu un contrat d’environ 240,6 millions de livres sterling avec le ministère de la Défense, attribué sans compétition via une exemption défense-sécurité pour des capacités analytiques de décision stratégique et opérationnelle. Plus largement, l’entreprise figure aujourd’hui parmi les prestataires de technologies d’analyse de données de référence dans de nombreux pays européens, ainsi qu’auprès de grandes institutions privées du continent.
Cette progression est structurelle. Elle traduit l’émergence d’un levier technologique majeur, notamment via sa plateforme Gotham, capable d’agréger des masses de données, de les hiérarchiser et de les transformer en informations directement exploitables. En conférant à ses utilisateurs une capacité inédite de pilotage de l’action publique et stratégique, ces outils dépassent largement le cadre des dispositifs d’analyse traditionnels. En Europe, des acteurs existent pourtant dans les domaines de l’analytique, de la cybersécurité et du traitement des données, mais à ce stade, aucun n’a encore atteint un niveau d’intégration et d’adoption comparable — comme Atos, Thales, Dassault Systèmes ou encore SAP. Mais ces entreprises proposent le plus souvent des solutions spécialisées, nécessitant d’être combinées entre plusieurs fournisseurs pour couvrir l’ensemble de la chaîne informationnelle. À l’inverse, Palantir Technologies repose sur une architecture intégrée. C’est cette efficacité systémique — plus que toute affinité idéologique — qui explique l’attrait persistant qu’il exerce aujourd’hui sur de nombreuses administrations européennes.
Dans un monde fragmenté, traversé par des flux permanents de données, de capitaux et de technologies, la puissance repose de plus en plus sur la capacité à structurer les interdépendances, à maîtriser les infrastructures critiques et à fixer les normes. Celui qui contrôle les infrastructures, les standards techniques et les architectures d’analyse détient un levier d’influence durable sur les décisions des autres acteurs. Cette dynamique s’inscrit dans ce que le chercheur Benjamin Bratton qualifie d’« infrastructure power » : un pouvoir qui ne s’exerce plus principalement par la loi ou la contrainte, mais par la maîtrise des systèmes techniques qui organisent le réel. Dans le même temps, de nombreux travaux sur la private governance montrent comment des acteurs privés participent désormais à la production de normes autrefois réservées aux États. En s’imposant comme un intermédiaire central dans le traitement, la hiérarchisation et l’exploitation des données publiques, Palantir ne se contente plus de fournir un service. Elle contribue à façonner les conditions mêmes de l’action publique.
C’est ce processus que l’on peut qualifier de capture normative privée. Par l’intégration progressive de ces outils au cœur des administrations et des grandes organisations, Palantir contribue à imposer de facto ses standards, ses méthodes et ses grilles de lecture. Le code devient norme. L’architecture logicielle devient cadre de décision. Chaque crise — terroriste, sanitaire, migratoire ou sécuritaire — agit comme un accélérateur de dépendance, en renforçant le recours à des solutions perçues comme immédiatement opérationnelles. Cette forme de pouvoir repose sur l’efficacité et la performance. Elle relève d’un soft power normatif fondé sur l’attractivité technologique et la crédibilité opérationnelle. Mais elle produit, à terme, une dépendance stratégique, en transférant en amont du processus décisionnel une partie des fonctions d’analyse et de priorisation hors des mécanismes traditionnels de délibération démocratique. Dans certaines configurations de tensions géopolitiques, ce soft power peut également devenir un levier potentiel de pression et s’apparenter à une forme indirecte de sharp power, dès lors que l’accès aux infrastructures, aux mises à jour ou aux capacités d’analyse devient un enjeu politique. Palantir demeure en outre profondément inscrit dans l’écosystème stratégique et idéologique de Washington. Dans un contexte de recomposition des équilibres transatlantiques, cette réalité ne peut être ignorée. Ces choix structurels, aux implications quasi-souveraines, relèvent souvent de décisions administratives et techniques, alors même qu’ils conditionnent durablement l’autonomie stratégique de l’État.
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Face à cette dynamique, l’investissement dans des capacités européennes intégrées d’analyse, de traitement et de gouvernance des données devient un impératif stratégique.
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Sources :
Palantir Technologies, Third Quarter 2025 Financial Results, communiqué investisseurs, novembre 2025.
Palantir Technologies, Q3 2025 Earnings Call Transcript, novembre 2025.
Palantir Technologies, Annual Report 2024, section “Revenue by Customer Segment.
La DGSI prolonge son partenariat avec Palantir malgré les critiques sur la souveraineté numérique », Le Monde, décembre 2025.
UK Ministry of Defence awards £240m data contract to Palantir without competition », TechRadar Pro, janvier 2026.
MoD’s £240m Palantir deal raises transparency concerns », The Register, janvier 2026
Benjamin Bratton, The Stack: On Software and Sovereignty, MIT Press, 2016.
Jean-Christophe Graz et Andreas Nölke (dir.), Transnational Private Governance and Its Limits, Routledge, 2008.
Cour des comptes, La transformation numérique des services de renseignement, rapport, 2023.
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