OPINION. « L’avenir de l’État-Providence, ou le talent de nos dirigeants à esquiver les débats de fond »
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Par Serge Guérin, Inseec GE, Eric Muraille, FNRS, Université Libre de Bruxelles. Belgique, Philippe Naccache, Inseec GE, Julien Pillot, Inseec GE
Alors que l’instabilité politique devient le signe distinctif du deuxième mandat présidentiel d’Emmanuel Macron, au point que certain envisagent la fin de la Cinquième République, on assiste à un déplacement du centre du pouvoir vers un parlement profondément fragmenté où les débats se résument de plus en plus à des postures et à des slogans anticipant déjà la présidentielle de 2027. Dans cette agitation digne d’une fin de règne, la question centrale qui divise les Français et les partis politiques, celle de la place et des contours de notre État-Providence, n’est jamais abordée. En effet, le modèle social français, longtemps intouchable, est désormais de plus en plus contesté, ainsi qu’en atteste un sondage CSA du 30 juin 2025 selon lequel 78% des Français aspirent à une réforme en profondeur, et 68% estiment qu’il est déresponsabilisant. Mais si une majorité de Français semble appeler une nouvelle hiérarchisation des priorités et une réforme du mode de financement, personne ne s’accorde sur la manière d’y parvenir. Dans une cacophonie générale, chaque parti politique désigne ses boucs-émissaires : les riches qu’il s’agit de taxer davantage, les assistés qu’il s’agit de (re)mettre au travail, les immigrés qui abusent des aides sociales, et les boomers qui semblent faire l’unanimité contre eux.
Si l’idéologie libérale met l’accent sur la compétition et l’individu, il faut toutefois rappeler que l’espèce humaine se caractérise par un haut niveau de coopération. Dans toute société, des biens communs sont produits et partagés. Mais leur accès doit impérativement être régulé sous peine d’occasionner une surexploitation, ou de faire la part belle aux comportements de « passagers clandestins » qui, lorsqu’ils se généralisent, éreintent l’acceptabilité sociale du système et peuvent causer son effondrement. C’est ainsi que des normes sociales chargées de promouvoir les comportements efficients et de sanctionner les comportements abusifs ou déviants ont émergés au sein des sociétés humaines. Cette forme de contrôle social est un élément clé de l’adaptation des sociétés aux crises, car il préserve les incitations à la coopération. Une défaillance du contrôle social se traduit souvent par une explosion des inégalités et des conflits pouvant mener à un effondrement partiel ou total d’une société.
Les questionnements sur l’État-Providence sont donc légitimes et nécessaires. Mais ils ne peuvent être réduits à un vulgaire concours d’anathèmes auquel se livrent politiques et intellectuels en quête de popularité. Cette dynamique, encouragée par les médias, conduit à une fragmentation accrue de la société française. Or, notre État providence est le fruit d’une démarche qui transcendait les clivages politiques et idéologiques. Le programme du Conseil National de la Résistance, Les jours heureux, a réuni en mars 1944 des gaullistes, des communistes, des radicaux, des démocrates-chrétiens. Tous avaient convenu, pour reprendre le vocable d’Abraham Lincoln, qu’« une maison divisée contre elle-même ne pouvait pas subsister ».
Le sujet de l’immigration illustre parfaitement le problème auquel nous faisons face. Il est, depuis de nombreuses années, l’une des principales préoccupations des Français, mais reste sans réponse politique, certaines formations considérant même le sujet dénué d’intérêt ou tabou du fait d’intérêts électoraux clientélistes. Elles ignorent sans doute ces nombreux travaux académiques qui, de Hechter (2004) à Allen (2025) en passant par Alesina (2018) pointent un moindre consentement à la redistribution quand la proportion d’immigrés augmente. Elles ignorent également les raffinements de ces travaux tel que celui de Magni (2022) qui permet de nuancer ce constat selon l’ethnicité, la religion, le niveau d’étude ou la recherche active de travail de la population immigrée. Quand nos dirigeants politiques dépasseront-ils enfin les postures idéologiques pour aller puiser dans l’ensemble de la littérature scientifique de quoi piloter efficacement le pays, apporter des réponses concrètes à la population, et créer un socle d’adhésion commun ?
Il y a probablement beaucoup à apprendre du gouvernement social-démocrate danois qui a pris des mesures restrictives en matière d’asile, de conditionnement des droits à l’aide sociale au fait que les étrangers soient dans une démarche effective d’intégration par le travail, tout en assumant de reculer l’âge de la retraite pour financer le système. Le contraste est saisissant avec le cas Français dont la société se fracture sous les coups de boutoir des postures politiciennes sur des sujets aussi essentiels que l’immigration, la transition environnementale, la justice sociale et fiscale ou la solidarité intergénérationnelle. Chez nous, le débat s’enferme dans un schéma où les postures radicales sont davantage recherchées que les faits.
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Ce schéma fragmente notre société, érode la solidarité, et in fine fragilise notre État-Providence. Pourtant, à l’instar des travaux de Magni susmentionnés, il existe des « voies de passages » qui permettent de créer un consensus, y compris sur des sujets aussi sensibles que l’immigration. Il est plus que temps que la classe politique et les intellectuels engagés œuvrent pour à recréer une vision cohérente de l’Etat-Providence renforçant la cohésion sociale. Une maison divisée ne peut subsister, et encore moins solliciter de manière permanente ses habitants pour en renflouer les caisses.
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