OPINION. « Souveraineté numérique : transformer les atouts européens en indépendance technologique »
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Par Jean-Marc Guidicelli, Associé du cabinet Axys (*)
L’Europe compte des champions industriels de premier plan, mais reste dépendante sur des maillons stratégiques, des GPU aux plateformes grand public. Assurer sa souveraineté impose d’investir avec discernement, d’accélérer les alliances et d’adopter une politique des données équilibrée.
L’Europe dispose de véritables joyaux : SAP pour les systèmes de gestion, Dassault Systèmes pour la conception 3D et les jumeaux numériques, ASML pour les machines de fabrication des puces, Mistral parmi les leaders de l’IA, STMicroelectronics pour les semi-conducteurs, Nokia pour les infrastructures de communication, et OVH dans le cloud. Ces leaders, largement B2B, se situent surtout en amont de la chaîne de valeur.
Mais plusieurs maillons clés échappent encore au continent : maîtrise des systèmes d’exploitation, des bases de données, des GPU (Nvidia domine), et des hyperscalers (AWS, Azure, GCP). En aval, l’Europe demeure absente des grands outils de productivité (MS365, Google Workspace), des plateformes horizontales (réseaux sociaux, e-commerce) et des modèles de langage grand public (hors Mistral).
Les GAFAM et Nvidia sont aujourd’hui les six plus grandes capitalisations mondiales (de 1.900 Mds USD pour Meta à 4.200 Mds USD pour NVIDIA). Elles représentent à elles seules l’équivalent du PIB européen : chacune pèse autant que le PIB de la France ou de l’Italie, et la capitalisation de Nvidia atteint 80 % du PIB allemand.
L’Union ne peut consacrer l’intégralité de son effort financier au seul numérique, devant aussi répondre aux impératifs de défense, de santé ou d’éducation. Par ailleurs, s’appuyer uniquement sur ses leaders ASML ou SAP, malgré leur envergure, ne suffira pas. Leurs capitalisations, autour de 350 Mds USD, sont encore dix fois inférieures à celles des GAFAM. L’Europe doit donc arbitrer finement et multiplier les leviers, tout en accélérant des alliances stratégiques pour combler ses maillons faibles.
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Progresser vers la souveraineté suppose de renforcer la présence auprès des consommateurs. Un acteur comme Mistral AI a intérêt à proposer des services comparables à un assistant conversationnel grand public : cela requiert d’accroître la puissance de calcul et les capacités cloud pour élargir les modèles et améliorer les temps de réponse. Le mouvement est engagé : partenariat (annoncé en juin 2025) avec Nvidia pour l’acquisition de 18 000 GPU Grace Blackwell et prise de participation d’ASML au capital de Mistral (annonce de septembre 2025). La dépendance vis-à-vis de Nvidia demeure, mais son pouvoir se relativise dès lors que Nvidia dépend lui-même d’ASML et interagit avec l’écosystème de recherche européen, notamment le CNRS, pour l’optimisation des GPU.
Des rapprochements intra-européens peuvent accélérer le passage à l’échelle. Une alliance Mistral–SAP, par exemple, simplifierait les flux entre entreprises (clientes de SAP) et consommateurs finaux : un achat initié sur un agent conversationnel (à l’image d’expériences déjà visibles dans l’IA générative) pourrait être automatiquement converti en commande dans les systèmes SAP des producteurs. SAP s’est d’ailleurs engagé dans cette voie en permettant à des IA de se connecter à son système, en utilisant le protocole MCP.
Le marché européen attire naturellement les plateformes américaines. Des positions excessivement protectionnistes limitent leur pouvoir d’action mais freinent aussi l’émergence d’acteurs européens de rang mondial. Créer un champion suppose d’autoriser la collecte de données pour développer la connaissance client et la personnalisation, tout en encadrant strictement son usage. La souveraineté numérique européenne se jouera sur cette capacité à conjuguer innovation, protection des droits et respect de la planète.
La marche vers la souveraineté numérique est engagée autour d’acteurs comme Mistral, ASML et des fournisseurs de cloud. Pour la compléter, l’Europe doit convertir ses atouts industriels en solutions tournées vers le grand public, combler ses maillons faibles et encourager des partenariats ambitieux entre ses champions.. C’est à ce prix qu’elle pourra désintermédier les plateformes dominantes comme Amazon et affirmer une véritable indépendance technologique.
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(*) Jean-Marc Guidicelli, associé au sein du cabinet de conseil Axys, est responsable des activités Data & Digital. Diplômé de l'école centrale de Lyon et de Paris Dauphine, il a une carrière riche en projets innovants et stratégiques auprès de grandes entreprises françaises (Carrefour, La Poste, SNCF, Safran, Groupama, Lagardère, ADP). Depuis 1996, il a modélisé les dépenses en jeux d'argent pour les casinos, modernisé le SI financier de Carrefour Market, et restructuré les activités de Safran Aircraft Engines. En 2015, il a pivoté vers la data et l'IA, dirigeant le programme PNR pour Safran et développant les activités data d'Axys pour des clients prestigieux comme La Poste et SNCF.
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