OPINION. « La concurrence quantique : ne plus se laisser berner SVP ! »

Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater
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Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater
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Par Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université de Bruxelles (ULB)et Jean-Jacques Quisquater, Ecole Polytechnique de Louain, Université de Louvain (UCL)
Les principaux concurrents de la France et de l’Europe, ce sont la Chine et les États-Unis. La Chine bénéficie de sa population nombreuse et bien formée qui alimente ses brevets sans équivalent. En 2024, elle représente environ 60% des brevets du secteur. Leur seul nombre n’est pas une mesure de leur portée. Les deux tiers de ces brevets ne sont déposés qu’en Chine (logique de marché intérieur se demande la Cour des Comptes ?).
C’est le nombre de citations des articles scientifiques d’un pays donné qui témoigne de son avancée. Parmi les 10 % d’articles les plus cités en informatique quantique, les États-Unis détiennent la plus grande proportion avec 34 % des publications. La Chine suit avec 16 %. Mais l’Union européenne (UE), comme bloc, avec environ 17 % du total mondial peut revendiquer une deuxième place.
D’après une étude de l’office européen des brevets (OEB), sur le champ plus large des technologies quantiques (télécommunications quantiques, métrologie quantique et informatique quantique elle-même), l’UE arrive en deuxième position, tandis que la part de la Chine n’atteint que 11 %. L’Europe constitue un bloc scientifique et collaboratif. Le volume agrégé de publications des pays de l’Union est souvent équivalent, voire supérieur, à celui des États-Unis, même si ces chiffres masquent la fragmentation de cet ensemble.
Certains pays ont choisi une voie de forte spécialisation pour faire la course en tête. Le Royaume-Uni et la Finlande se concentrent sur les technologies quantiques. La Finlande, comme la Suisse, recherche plutôt une position de niche. La Suisse est le pays dont les publications sont les plus citées au monde.
L’Europe, par contre, n’arrive pas à imposer ses normes et des standards. La première machine à franchir le cap de la commercialisation pourrait devenir un standard de facto, entraînant un écosystème. Car au-delà des normes réglementaires, existent des standards d’usage qui s’imposent par la pratique. L’acteur capable d’imposer ses propres références contraint les autres à s’aligner tandis qu’il verra ses coûts de production diminuer : son architecture et ses interfaces deviennent dominantes. Cela n’a pas été le cas avec OpenAI car là, il ne s’agit que de logiciel, facile à répliquer sans barrière technologique matérielle.
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Les États-Unis et la Chine s’investissent à tous les niveaux pour établir des standards qui servent leurs intérêts. Et la Cour de citer l’exemple du groupe européen : le JTC22 (CEN-CENELEC Joint Technical Comittee 22), réunissant les représentants de 34 États européens qui a été créé en 2022. Il comprend quatre groupes de travail, dont l’un porte sur le calcul et les simulations quantiques. La Chine est présente dans tous les comités, groupes et sous-groupes. Elle y envoie des délégations qui formulent des propositions à tout vent. Et les représentants de grandes entreprises internationales, notamment américaines et chinoises, participent aux assemblées du JTC22. Ils ont même accès aux travaux réalisés par le groupe, pourtant européen. En cause ? La participation, autorisée, d’entreprises étrangères dès qu’elles sont implantées dans l’un des pays membres. Est-ce normal demande la Cour des Comptes.
Quant à la réciproque, le poids de l’Europe au niveau mondial, il est insignifiant. Depuis 2022, une seule recommandation a été produite justement par le groupe européen (JTC22), sous forme de rapport technique plutôt que de norme. Le manque de coordination entre États membres et l’absence de position commune affaiblissent la voix de l’Europe. Sur huit travaux en cours dans le IEC-ISO Joint Technical Comitee nr 3 (IEC-ISO JTC3), un seul est piloté par un pays européen (le Danemark). Tous les autres sont dominés par des pays asiatiques, en phase avec les États-Unis. Ce groupe de travail, dont le secrétariat est assuré par le Royaume-Uni, compte pourtant 83 experts européens, 77 experts chinois certainement plus alignés entre eux et 13 américains. La mobilisation et la coordination des experts constituent l’un des talons d’Achille européen et français.
Ce retrait est en complète contradiction avec le dynamisme scientifique et industriel européen.
Et n’oublions pas la prédation économique, dit la Cour des Comptes.
La Cour des Comptes se désole aussi un peu des concurrents directs de la France qui regroupent des pays occidentaux (en Europe, ainsi que le Canada et l’Australie), les pays du Proche et du Moyen Orient et des pays d’Asie (Corée du Sud, Japon, Singapour, Taïwan) : plusieurs restent historiquement scotché aux USA :
La souveraineté, dans ces pays, n’a pas la portée qu’elle a en France avec un angle d’indépendance de la décision et de la sécurité des approvisionnements. L’Italie et l’Allemagne, par exemple, achètent ainsi des produits américains ou chinois.
11 entreprises quantiques dans le monde ont réussi leur introduction en bourse, dont quatre au Canada, trois en Chine et trois aux États-Unis, une seule en Europe (Finlande).
La Chine se distingue par un niveau élevé d’investissement privé, en complément d’un fort soutien public. Sa stratégie de financement du quantique, c’est un écosystème d’investisseurs très institutionnalisé, dominé par le capital-risque d’État. Si les phases d’amorçage restent concentrées et aux mains de l’Etat, les levées de fonds qui suivent mobilisent un grand nombre d’acteurs, investisseurs publics, industriels et territoriaux. Les fonds souverains, et les fonds régionaux et municipaux (Hefei, Shenzhen, Pékin), jouent un rôle d’investisseurs de référence, comme signal politique et technologique. S’y ajoute un capital-risque industriel (Lenovo Capital, China Mobile/Hechuang, CITIC Securities, etc.), dans une vision d’anticipation industrielle.
L’Allemagne, les Pays-Bas et la Finlande parviennent à attirer des investissements privés au même niveau que leur soutien public mais en France, il n’existe qu’un seul fonds de capital-risque, Quantonation, consacré à l’amorçage des technologies quantique.
Par contre, la France s’est offert un certain contrôle des exportations et des prises de participation. La présence de Bpifrance au capital des entreprises les plus prometteuses permet de surveiller les autres actionnaires. C’est le premier niveau de vigilance. Un suivi plus spécifique des investissements directs étrangers devrait être là car des prises de participation simples peuvent en revanche s’inscrire dans des stratégies d’achat de connaissances.
Seuls 15% des atteintes au potentiel scientifique et technique français viendrait des ingérences capitalistiques, dit la Cour des Comptes.
La prédation humaine est plus forte. Elle se matérialise par des recrutements agressifs, constatés par les startups, des visiteurs étrangers, via des stagiaires, des intérimaires ou encore des prestataires de service. La Chine utilise de manière massive ce vecteur pour collecter des informations. La Chine contraint ses élèves boursiers à recueillir du renseignement. Le renforcement de la sécurité des entreprises et des laboratoires doit constituer une priorité, dit la Cour. Ce sont des cibles privilégiées, y compris matériellement (intrusions, vol de supports informatiques ou d’informations sensibles, de sabotages, etc.). Les risques sont d’autant plus importants que l’écosystème est vulnérable. Il est constitué de chercheurs qui sont insérés dans des communautés très internationalisées, ainsi que de startups dont les moyens de protection (cyber, juridique, etc.) sont limités par leur expérience et leurs ressources. Le rapport de la Cour des Comptes vient de trouver son écho dans un autre rapport, de l’Assemblée Nationale, sur la guerre économique qui vient d’être remis au ministre de l’Economie Lescure. Il ne pas autre chose !
C’est bien simple : les services de renseignement intérieur (DGSI, DRSD) considèrent que le niveau actuel de la menace pesant sur l’informatique quantique est maximal. L’informatique quantique est une chaine de valeur mêlant plusieurs disciplines où il faut être bon en tout et être autonome en tout si on veut vraiment de la souveraineté. Inutile d’en faire cadeau hors de l’Union Européenne !
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