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Idées & Débats

OPINION. Armement : quand la CGT est à l’ouest

Photo de Michel Cabirol

Le groupe Mars

Publié le 20 octobre 2025 à 05:00

Le rafale intéresse Taïwan

Le rafale intéresse Taïwan

DR

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Des hôpitaux et des écoles plutôt que des munitions ? Pour le groupe Mars, « la France reste un pays riche où l’on doit pouvoir à la fois se soigner, être instruits et se protéger ». Le groupe Mars préconise en outre plus de démocratie dans le domaine de la défense, notamment dans le contrôle des exportations.

La

Ce ne serait pas la première fois que la grande presse, même de gauche, publie d’énormes âneries. On finit tant par s’y habituer qu’il est inutile de perdre du temps à rétablir les faits dans leur simple réalité. Mais le groupe MARS compte dans ses rangs quelques rejetons de cheminots et de cégétistes, électeurs de Fabien Roussel, comme lui amateurs de barbecue et de bon pinard, nostalgiques de « Pif gadget » et des Fêtes de l’Huma, du temps où l’on applaudissait autant Johnny que Lavilliers. Une fois n’est pas coutume, nous leur laissons la plume pour commenter l’article intitulé gravement « la CGT veut reprendre la main sur l’armement » paru le 7 octobre dernier dans le quotidien l’Humanité.

Disons-le d’emblée : c’est plutôt le PCF qui devrait reprendre la main sur la CGT et sur l’ancien journal de Jaurès s’il veut que le « programme commun » de la gauche de gouvernement reste crédible sur les questions de défense. Depuis les heureuses « années Le Drian », le PS a acquis une crédibilité, disons-le modestement, sans égale en la matière. Il ne faudrait pas que l’actuelle direction socialiste jette cet acquis politique aux orties au profit d’alliances électorales hasardeuses, d’un côté avec des antisionistes/antisémites assumés, de l’autre avec des gauchistes et archéo-pacifistes encalminés dans les vieilles lunes du « besser rot als tot » (« Plutôt mort que rouge ») qui fleurent bon les années 80 et les mots d’ordre de l’Internationale.

Lénine considérait le gauchisme comme « la maladie infantile du communisme ». Un siècle plus tard, on ne peut que déplorer une telle régression de la part d’un syndicat qui demeure influent, mais dont le discours déconnecté des réalités concourt à rejeter vers l’extrême-droite des couches populaires qu’il avait autrefois vocation à encadrer.

Retombées défense : fromage et dessert

C’est en toute camaraderie que nous nous permettrons donc de commenter le « tract de la CGT » qui sert de prétexte à l’article en cause. On aurait pu croire au premier abord qu’en quittant le parc de la Courneuve pour les abords de la base militaire de Brétigny, l’esprit de défense ait quelque peu imprégné la fête de l’Huma. Que les militants historiques se rassurent : il n’en est rien.

Tout au contraire, on nous ressert les bonnes vieilles recettes de grand-mère du genre « des hôpitaux et des écoles plutôt que des munitions ». Cela serait sympathique si la situation géopolitique n’était pas ce qu’elle est. La France reste un pays riche où l’on doit pouvoir à la fois se soigner, être instruits et se protéger. Ce n’est pas fromage ou dessert, sauf pour les libéraux qui n’ont aucun scrupule à saigner le bon peuple tant qu’ils profitent de leurs bons plaisirs. Et économiquement, le raisonnement ne tient plus : il est dorénavant admis que l’investissement de défense rapporte à terme plus qu’il ne coûte au contribuable. Dit autrement, plus on dépense pour la défense (à condition d’acheter en France), plus on dispose de moyens pour l’école et l’hôpital. Ce n’est peut-être pas intuitif, mais c’est prouvé.

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Un multiplicateur de 4,5 à l'horizon de 15 ans

On oubliera donc cette étonnante assertion prêtée à un économiste pourtant soucieux de sa réputation : « les innovations ne se trouvent quasiment pas dans le militaire ». Chacun sait pourtant depuis l’invention de l’iPhone que les ruptures technologiques ne se produisent pas par génération spontanée dans un garage de Santa Barbara, mais bien grâce aux contrats de la DARPA passés aux ingénieurs de la Silicon Valley. Cela est aussi évident que le multiplicateur d’investissement, dit keynésien, que le même économiste semble méconnaître. Il est tout à son honneur de ne pas rechercher à tout prix le « Nobel » de la banque centrale de Suède, mais la littérature économique contemporaine tend pourtant à augmenter à chaque nouvelle parution la valeur de ce multiplicateur, ce qui n’était certes pas le cas dans les années 70, au bon vieux temps des arsenaux. La dernière étude en date fait ainsi état d’un multiplicateur de 4,5 à l’horizon de quinze ans. Il est vrai qu’il s’agit d’une étude européenne [1] visant à pérenniser le fonds européen de la défense. Donc c’est sûrement vrai.

Pour faire plus épicé, l’Huma ajoute une dose de subventions et d’aides publiques aux « marchands de mort » (en français dans le texte). Stupeur dans le lectorat ! Ainsi l’argent de nos impôts subventionnerait-il le trafic de drogue ? Que nenni : les méchants, ce ne sont plus les suppôts de l’oncle Sam comme dans les aventures du « Dr Justice » de notre enfance. Ce sont nos industriels qui vendent de l’armement pour que les Ukrainiens puissent se défendre. Et accessoirement les autres Européens. Et peut-être un jour prochain les Français. On attend avec impatience l’article suivant qui les traitera de fascistes.

Que notre lecteur à nous se rassure : il n’y a pas plus de subventions aux « marchands de morts » que de canon en broche. Sauf au niveau européen : le fonds européen de la défense sert précisément à cela, subventionner des projets de recherche et de développement dans le domaine de la défense. Mais en France, le ministère des armées passe des marchés publics pour acheter ce dont nos forces ont besoin. Ce n’est pas tout à fait la même chose : une subvention est versée sans contrepartie. C’est bien pourquoi le FED ne produit rien et ne produira jamais rien d’utile et de concret (que du powerpoint), que la CGT se rassure ! Le ministère des armées ne verse pas de subventions, sauf à ses musées (où l’on trouve il est vrai des canons) … Mais l’article ignore tout bonnement l’existence de l’Union européenne (UE). Ah, qu’il est beau le monde idéal de l’Huma, un monde où Bruxelles ne serait encore que la sympathique capitale de la Belgique...

Des chèques en bois

Passons sur l’exigence de « transparence totale des contrats » d’armement. Comme chacun sait, le secret défense et le secret des affaires sont des inventions du Grand Kapital destinées à exploiter la misère du prolétariat.

La CGT s’insurge en outre contre les « chèques en blanc aux marchands d’armes ». En 2025, c’est plutôt de chèques en bois qu’il s’agit : la DGA ne passe plus de nouvelles commandes et les anciennes ne sont pas payées. On appelle cela pudiquement les « restes à payer », qui ont explosé en 2024, comme l’a révélé un (excellent) rapport du Sénat, cette Chambre Haute tenue par les partis bourgeois. Et avec le report sine die de l’examen du PLF 2026, les choses ne vont pas s’arranger [2].

Enfin, le pompon revient à cet oxymore magnifique digne de San Antonio : non aux aides publiques aux exportations ! La CGT défense (qui fut longtemps majoritaire au ministère) devrait expliquer à sa Centrale que si la France est conduite à vendre son armement excédentaire, c’est précisément pour financer ces productions de haute technologie dont ont besoin nos armées afin de rivaliser avec les meilleures et ce, malgré un budget toujours insuffisant. L’export, c’est en réalité une subvention à l’envers, puisque c’est le client étranger qui se substitue au budget national afin que celui-ci continue à dépenser dix fois plus pour l’éducation, la santé et la protection sociale que pour la défense et la sécurité. Dix fois plus !

Modèle français ou modèle polonais ?

En un mot, avec des amis comme ça, les socialistes n’ont plus besoin d’ennemis.

Pourtant, la CGT ne manque pas d’excellents permanents, dont certains sont même venus user leurs bleus de chauffe sur les bancs de l’IHEDN. Alors, un peu de sérieux, s’il vous plaît, les amis… L’heure est grave. Cessons les enfantillages.

L’idée de la CGT d’un « pôle public de l’armement placé sous contrôle du parlement et des salariés » mérite pourtant d’être débattue. La vraie question est celle du partage de la valeur ajoutée. Disons du profit pour « parler marxiste ». La CGT est sans doute (et on la comprend) nostalgique du bon vieux temps des arsenaux où l’ouvrier d’État assurait au Syndicat une rente de situation qu’il aurait voulu éternelle.

Mais les temps ont changé. Le marché commun, devenu unique sous l’influence de ce « social-traître » de Jacques Delors, a fait exploser (si l’on peut dire) les vieilles poudreries et la Salpêtrière est devenu un hôpital renommé, pour la plus grande joie de nos camarades pacifistes. Il a fallu passer des appels d’offres européens (et en réalité mondiaux) en lieu et place des programmes commandés à nos arsenaux. Du coup (complet), lesdits arsenaux ont dû ouvrir leur capital, passer des alliances, et finalement conquérir des marchés à l’export. Cette ouverture a eu pour immense vertu de garantir à nos armées le meilleur standard qui soit. Sans cela, nos arsenaux auraient périclité et auraient fini par mourir comme d’autres filières industrielles avant eux. Et nous aurions acheté américain, voire coréen. Le modèle polonais en quelques sortes. Pourquoi revenir en arrière ?

Incroyable décadence

Il est vrai que la financiarisation du capitalisme est arrivée par endroits au résultat absurde qu’illustre parfaitement le contre-modèle britannique, véritable repoussoir en l’espèce. Malgré un effort de défense considérable, le Royaume-Uni ne sait plus fabriquer de blindés (cf. le VCI Ajax) ni entretenir sa flotte (cf. les déboires du destroyer Daring). Les Britanniques savent encore fabriquer des avions (mais pourquoi sont-ils allés chercher les Japonais pour leur appareil de 6e génération ?) et des missiles (lents de préférence), et ils viennent de mettre beaucoup d’argent dans la fabrication nationale de munitions et d’armement de petit calibre. Mais savent-ils encore construire des sous-marins ? L’échec du programme AUKUS nous le dira.

La raison de cette incroyable décadence (« unbelievable decay ») réside entièrement dans ce qu’aucun audit du NAO (la Cour des comptes de Sa Gracieuse Majesté), pourtant souvent implacable dans ses constats, n’avouera jamais : la valeur ajoutée est captée par les actionnaires au détriment de l’investissement productif, pour le plus grand profit de la City. Autrement dit, l’effort de défense subventionne la City via les contrats passés aux « marchands de mort », qui tuent bien davantage l’emploi industriel que la chair à canon.

En cela, le tract de la CGT met le doigt (à défaut de la main comme le suggère le titre de l’article) sur un vrai risque. Mais notre pays a su, jusqu’à présent, s’éviter une telle catastrophe, grâce à un équilibre précaire, à défaut d’être subtil, entre logique d’arsenal et logique de marché. A vrai dire, l’avenir de la BITD est un combat permanent, dans lequel l’initiative privée s’allie avec (plus ou moins de) bonheur à la persévérance de la DGA pour maintenir un tissu industriel cohérent de bout en bout de la chaîne de valeur. Et, qu’on le veuille ou non, cette chaîne de valeur est très intégrée à l’échelle européenne, pour ne pas dire à celle de l’OCDE. A cet égard, sortir de l’OTAN comme le préconise la CGT (pour ne rien dire de l’UE, que l’article de l’Huma ignore) serait absurdement coûteux. Mais qu’importe, puisque l’argent coule à flot à ce qu’il paraît…

L’État est rarement un actionnaire avisé

Là où la CGT se goure, c’est que l’industrie de défense manque cruellement de financements, du moins en France. De sa part, on aurait pu attendre l’idée d’une banque nationale spécialisée, cela aurait fleuré bon 1982, et l’idée n’est pas sotte. La BITD a un problème de financement bancaire, surtout pour les PME, accru par la « taxonomie » ESG. Le recalage des hauts-de-forme par Bercy en mars dernier a permis de redresser légèrement la barre, mais on est loin du compte. Il faut faire feu de tout bois, y compris l’appel à l’épargne populaire par des produits dédiés ou orientés, et par le financement boursier. Cela ne devrait pas être un gros mot pour la CGT : si le travailleur a des petites économies, autant qu’elles financent l’emploi industriel en France plutôt que la City ou les déficits de l’oncle Sam.

L’argent public est une illusion, si tant est qu’il soit souhaitable. L’État est rarement un actionnaire avisé. Il devrait se contenter d’être un bon stratège, penser en permanence l’offensive et préparer les coups d’avance, plutôt que d’être en réaction (face aux offensives étrangères) et sur le reculoir. Et être un bon client, soucieux de préserver la laine du mouton plutôt que de l’écorcher en lui supprimant ses marges. Les profits que l’on rogne aujourd’hui, c’est moins d’investissement et moins d’emplois demain. Tout cela se contrôle et se mesure, c’est le rôle de la DGA.

Au sein de l’OCDE, il existe certes un exemple presque pur et parfait d’arsenal : les Etats-Unis d’Amérique. C’est un arsenal entièrement privé, très financiarisé, peu efficient, mais terriblement efficace. La chaîne de valeur est presque exclusivement nationale (sauf pour le F35, mais on sait que l’avion a moins été conçu pour voler que pour contrôler ses utilisateurs). Les chantiers navals américains n’exportent pas, comme Venise en son temps : l’arsenal est le propre de la thalassocratie. Mais il est alimenté par un budget qui approche les mille milliards de dollars. C’est le prix à payer de l’inefficience.

Armement, l'amateurisme n'est pas souhaitable

L’idée de mettre davantage de démocratie est aussi une bonne idée. Développer l’actionnariat salarié ne présente que des avantages. Mais, malheureusement, « salarié » ne signifie pas « rentier », et l’ingénieur, le technicien ou le compagnon, aussi bien payé soit-il, n’est pas l’oncle Picsou, n’en déplaise à Donald (Trump). Il est donc nécessaire de trouver d’autres apporteurs de capitaux. La CGT en a trouvé un : le contribuable ! Riche idée à dire vrai, vu l’état de nos finances publiques… A l’époque où le Père Dassault faisait don gracieusement de ses actions à l’État, la dette publique avoisinait les 20% du PIB. Depuis, plus de 40 années de déficits budgétaires ont accumulé un fardeau qui ne permet plus de faire des folies. A moins de spolier. Mais le fonds de pension de l’oncle Sam n’a pas le patriotisme de Tonton Marcel, ni son sens de l’humour.

La démocratie pourrait aussi s’introduire davantage dans le contrôle des exportations d’armement, comme c’est le cas dans d’autres pays européens. Le contrôle démocratique des techniques de renseignement (autre acquis de l’ère Le Drian) n’a pas, à ce que l’on sache, porté atteinte à l’activité de nos Services. Il a simplement légalisé et relégitimé leur action aux yeux de nos concitoyens. A vrai dire, ce serait un véritable progrès que seule une solide majorité de gauche pourrait imposer, tant les résistances sont aujourd’hui nombreuses, sans raisons valables.

Cela serait sans doute de nature à satisfaire la CGT, sans pour autant créer cette « structure publique unique financée par l’impôt intégrant les activités strictement essentielles aux prérogatives de la défense nationale et garantissant la souveraineté de la France, dans le cadre d’une démocratie sociale », que le syndicat appelle de ses vœux.

On voit mal, d’ailleurs, à quoi pourrait ressembler cette holding étatique de l’armement régie par le paritarisme, comme une caisse de sécurité sociale. On voit bien en revanche où pourrait conduire une telle instance de gouvernance partagée entre vénérables conseillers de type « CESE » et jeunes techno de Bercy, aussi inexpérimentés que suffisants. On les aime ou non, mais il faut reconnaître qu’on ne s’improvise pas Trappier ou Caine. Là comme ailleurs, l’amateurisme n’est pas souhaitable.

Privatisations : absence de démocratie

Surtout, on regrettera toujours l’absence de démocratie dans des privatisations malheureuses comme celle de Nexter par la « loi Macron » de 2015. « L’aération du capital » de GIAT Industrie n’a été rendue légalement possible que par le recours au « 49-3 », c’est-à-dire à l’adoption sans vote d’un article qui n’avait pas trouvé de majorité pour le voter. C’est ainsi qu’est (mal) né KNDS, enfant ni légitime ni désiré, aujourd’hui âgé de dix ans mais dont le pronostic vital est déjà engagé. Le groupe Mars s’interrogeait sur l’opportunité de dresser un bilan de cette fusion-acquisition, mais ce ne sera bientôt plus nécessaire.

Il est bon que la CGT s’intéresse à la défense, mais il serait souhaitable qu’elle envoie quelques permanents en recyclage à l’IHEDN, à moins que son propos soit simplement de miner la crédibilité d’une gauche de gouvernement à la santé précaire qui persévère dans l’illusion européenne. La mine, camarade, ce n’est pas un métier, c’est un art de vivre.

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[1] https://mpra.ub.uni-muenchen.de/125039/1/MPRA_paper_125039.pdf

[2] Cf. « Le ruissellement annoncé n'a pas encore eu lieu » : la grande inquiétude des sous-traitants de la défense | Les Echos

Le groupe Mars

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