OPINION. « Réinventer l’industrie automobile : du véhicule fini aux véhicules durables, autonomes capables d’atteindre des objectifs programmés »
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Xavier Dalloz
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Par Xavier Dalloz, Président de XD Consulting (*)
L’industrie automobile européenne traverse une crise sans précédent. Les volumes stagnent ou reculent, les marges se contractent, les normes environnementales se durcissent, tandis que la concurrence mondiale — notamment chinoise — rebat entièrement les cartes. Pourtant, au-delà de ces difficultés, cette période ouvre une opportunité historique : repenser en profondeur le rôle de l’automobile, son modèle économique et sa place dans l’écosystème global de la mobilité.
Nous vivons une transition comparable à celle qui a mené de la diligence à l’automobile. Il ne s’était pas agi de greffer un moteur sur un véhicule à chevaux, mais de réinventer l’ensemble du système : technologies, infrastructures, organisation des villes, logistique, métiers. De la même manière, le passage de la voiture thermique à la voiture électrique, connectée et logicielle ne se gagnera pas en automatisant le passé, mais en l’abandonnant. Les gagnants seront ceux qui assumeront une rupture complète, et non ceux qui s’accrochent à des schémas techniques, industriels et commerciaux déjà dépassés.
L’exemple de la voiture illustre la direction que prennent tous les équipements reliés à Internet. Dans un monde de plus en plus connecté et piloté par l’IA, la création de valeur ne se limite plus à la possession d’un objet, mais devient objectif-centrée : ce qui compte, c’est la performance réelle, la disponibilité, la sécurité, l’efficacité énergétique, le confort d’usage. La valeur d’un bien ne sera plus mesurée par un catalogue figé de fonctionnalités, mais par sa capacité à répondre à des besoins concrets, à produire des résultats tangibles et à s’adapter en continu à son utilisateur.
Aujourd’hui, la majorité des produits suivent encore un modèle linéaire : conception, industrialisation, vente, puis obsolescence rapide. Les fonctionnalités sont décidées à l’avance, rarement mises à jour. Ce modèle atteint ses limites face à des utilisateurs qui exigent personnalisation, services intégrés et mise à jour continue. En parallèle, la complexité croissante des environnements technologiques rend intenable une approche figée, où tout serait décidé une fois pour toutes au moment de la production.
La transition en cours transforme ce paradigme. Les systèmes deviennent autonomes et intelligents, capables de poursuivre des objectifs définis, d’optimiser en permanence leur comportement, de se reconfigurer dynamiquement. Cela impose des architectures modulaires, des capteurs distribués, des algorithmes d’auto-apprentissage, une approche centrée sur la donnée et la rétroaction en temps réel. Les objets connectés cessent d’être de simples produits pour devenir des systèmes « vivants », capables de générer une valeur durable tout en offrant une expérience utilisateur personnalisée et évolutive.
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Dans ce contexte, la voiture est un avant-goût de ce qui pourrait se généraliser à l’ensemble de l’économie si la France ne mise pas résolument sur l’IA moderne. Sans maîtrise de ces technologies, nos industries risquent d’être cantonnées au rôle d’assembleurs de matériels à faible marge, tandis que la valeur réelle — celle des plateformes logicielles, des services et des intelligences embarquées — serait captée par d’autres continents. Ce qui se joue aujourd’hui avec l’automobile pourrait, demain, concerner l’ensemble de nos objets, de nos infrastructures et de nos services essentiels.
Cette révolution s’accompagne d’un changement de modèle économique : l’ère de la possession systématique touche à sa fin. Les consommateurs ne recherchent plus seulement une voiture en tant qu’objet statutaire, mais une mobilité fiable, disponible, fluide, pour un coût d’usage maîtrisé. L’avenir ne se mesure plus en nombre d’unités vendues, mais en kilomètres réellement parcourus et utiles. Le prix du kilomètre, qui reflète le coût d’usage global, doit devenir une boussole stratégique. Cela implique optimisation énergétique, durabilité renforcée, maintenance prédictive, services numériques à forte valeur ajoutée. La question devient : combien de kilomètres pertinents peut-on offrir pour un euro dépensé ?
Au cœur de cette transformation, le TVU — Total Value of Usership — s’impose comme indicateur clé. Il ne se limite pas à la valeur d’un véhicule vendu, mais mesure l’ensemble de la valeur générée pour les utilisateurs tout au long du cycle de vie : qualité de la mobilité, services associés, intégration dans les systèmes de transport, confort, sécurité, expérience numérique. L’enjeu n’est plus seulement de fabriquer et de vendre une voiture, mais de fournir un service complet de mobilité, capable de s’adapter à des besoins changeants.
Le TVU devient ainsi une boussole pour orienter la R et D, guider les investissements industriels, structurer les offres commerciales. Dans ce cadre, les usines automobiles restent indispensables, mais la compétition mondiale se joue de plus en plus sur la maîtrise des plateformes logicielles, des données, des intelligences embarquées. Des acteurs comme Google ou Huawei l’ont compris et cherchent à contrôler les écosystèmes connectés qui concentrent la valeur pour l’utilisateur final.
Il ne s’agit donc pas seulement d’adapter l’industrie automobile à la marge, mais de la repenser de fond en comble, à l’image du passage de la diligence à l’automobile moderne. Les pays qui réussiront ne seront pas ceux qui défendront coûte que coûte les modèles du passé, mais ceux qui considéreront la voiture comme un service global de mobilité — durable, efficace, intégré — et qui investiront massivement dans l’IA moderne afin d’en maîtriser les briques stratégiques. Faute de quoi, ce qui se joue aujourd’hui avec la voiture pourrait rapidement devenir le destin de l’ensemble de notre économie.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est également directeur de la communication de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres. Engagé de longue date dans la promotion internationale de l'innovation, il a co-organisé le World Electronics Forum (WEF) à Angers (2017), Grenoble (2022) et Rabat (2024). À la demande de la CTA, il a aussi présenté et animé le WEF lors du CES 2023 à Las Vegas.
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