OPINION. « Le cas Meloni : l’Italie laboratoire, l’Europe miroir »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Première femme à la tête du gouvernement italien, elle incarne à la fois une rupture et une continuité. Une rupture par son parcours dans un univers politique dominé par les hommes. Une continuité par les dynamiques profondes qu’elle révèle en Italie et en Europe. Le film interroge ainsi une question centrale : le cas Meloni serait-il le nouveau visage de l’Europe ?
La trajectoire de Giorgia Meloni ne peut se comprendre sans revenir à ses racines politiques et à un parcours hors normes. Sans formation universitaire, elle s’engage très tôt en politique et devient secrétaire de jeunesse du parti de Gianfranco Fini, dont elle est l’une des protégées. À cette influence idéologique s’ajoute celle de Silvio Berlusconi, qui voit en elle un profil capable d’incarner un renouvellement politique. Ensemble, ils participent à la création d’un ministère de la Jeunesse, avec une volonté assumée de féminiser le gouvernement. Meloni y est nommée ministre à seulement 31 ans. Elle devient alors la plus jeune ministre de l’histoire de l’Italie, après avoir déjà marqué les esprits comme l’une des plus jeunes vice-présidentes de la Chambre des députés. Une ascension fulgurante qui en fait une femme de tous les records dans un univers politique largement dominé par les hommes.
Mais cette ascension ne se fait pas sans rupture. En 2016, elle va jusqu’à affronter Berlusconi lui-même, marquant sa volonté d’émancipation politique et sa capacité à s’imposer face à celui qui a pourtant structuré la droite italienne contemporaine. Ce moment est décisif : il consacre son passage du statut de protégée à celui de leader autonome.
« Je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne »
Entre 2013 et 2018, après un échec électoral à Rome, elle connaît une véritable traversée du désert. Longtemps sous-estimée, marginalisée dans un paysage politique en recomposition, elle s’efface temporairement du premier plan. Mais dès 2019, elle opère un retour spectaculaire. À la faveur d’un grand meeting aux côtés de Matteo Salvini, elle s’affiche à nouveau avec Berlusconi et Salvini, recomposant une alliance de la droite italienne. Ce moment marque son retour au centre du jeu politique national et la propulse à nouveau sur le devant de la scène.
C’est aussi à cette période qu’elle impose un récit politique simple et puissant, qui va structurer durablement son image et son discours : « Je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne ». Ce credo, répété dans ses meetings, condense sa stratégie : parler directement à l’électorat en mobilisant les thèmes de l’identité, de la famille et de la nation, tout en incarnant une figure personnelle forte et identifiable.
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La bascule intervient en 2021. Refusant de soutenir le gouvernement d’unité nationale dirigé par Mario Draghi, Meloni fait le choix de rester en dehors du pouvoir et d’endosser pleinement le rôle de cheffe de l’opposition. Ce positionnement, à contre-courant d’une grande partie de la classe politique italienne, va s’avérer décisif. Il lui permet de capitaliser sur le mécontentement, de structurer une alternative et, finalement, de s’imposer lors des élections de 2022. Elle déboule alors au sommet du pouvoir, portée par une dynamique qu’elle a patiemment construite.
Son ascension est aussi celle d’une revanche politique. Celle d’une droite italienne longtemps mise à l’écart, reléguée dans les marges du jeu démocratique et régulièrement disqualifiée pour son héritage. Pendant des années, Meloni a été accusée d’euroscepticisme et renvoyée à une filiation post-fasciste en Europe. Mais une fois au pouvoir, elle va progressivement normaliser cette image, en adoptant une ligne plus pragmatique vis-à-vis de l’Union européenne et en s’inscrivant dans les codes du pouvoir. Cette évolution s’accompagne d’un repositionnement idéologique : d’un héritage post-fasciste assumé à un national-conservatisme structuré autour de trois piliers, Dieu, la famille et la patrie, qui deviennent le socle de son discours politique.
La question migratoire constitue l’un des terrains les plus sensibles de son action, et sans doute aussi celui de ses contradictions les plus visibles. Pendant des années, Meloni a construit son discours sur la fermeté et la maîtrise des flux. Mais une fois au pouvoir, elle se retrouve confrontée à une réalité économique incontournable : le besoin de main-d’œuvre. Le principal syndicat patronal italien réclame davantage d’immigration pour répondre aux tensions du marché du travail. Coincée entre ses promesses politiques et les exigences économiques, elle est contrainte de signer des décrets permettant l’entrée de travailleurs étrangers supplémentaires. Un paradoxe majeur, presque un comble pour celle qui a bâti une partie de son succès sur la critique de l’immigration.
Dans le même temps, elle tente de maintenir une ligne dure sur le plan symbolique et sécuritaire. Elle mise notamment sur une stratégie d’externalisation des procédures, avec un accord conclu avec Albanie visant à installer des centres de rétention délocalisés pour traiter les demandes d’asile. Cette initiative, qui a suscité l’intérêt d’autres pays européens, y compris le Royaume-Uni, devait incarner une réponse innovante à la crise migratoire. Mais l’expérience tourne rapidement au fiasco. La justice européenne condamne le principe même de rétention de migrants hors du territoire national, fragilisant juridiquement le dispositif. Les centres se vident, les migrants sont finalement renvoyés en Italie, et la stratégie apparaît brutalement limitée.
Ce double mouvement, entre fermeté affichée et adaptation contrainte, résume la position délicate de Meloni sur l’immigration. Elle parvient néanmoins à contenir politiquement le sujet, en déplaçant le débat vers l’échelle européenne et en imposant l’idée que la question migratoire dépasse désormais les capacités d’un seul État.
Son ascension n’est pas un accident. Elle est le produit d’un long cycle politique italien, où le pays a servi de terrain d’expérimentation depuis Berlusconi jusqu’au Mouvement 5 étoiles. Dans cette histoire, Meloni apparaît comme l’aboutissement d’une normalisation progressive de forces longtemps reléguées aux marges. Elle s’inscrit aussi dans une recomposition plus large de la droite italienne, amorcée autour de Berlusconi avec la création de Forza Italia pour sauver et restructurer un camp politique en crise. Cette stratégie de refondation, mêlant personnalisation du pouvoir et recomposition idéologique, constitue aujourd’hui encore l’une des marques de fabrique de la droite italienne, que Meloni prolonge à sa manière.
Ce qu’elle a réussi est indéniable. Sur le plan politique, elle a stabilisé un pays réputé pour son instabilité chronique. Sur le plan économique, les résultats sont également à souligner : la croissance italienne s’est révélée, globalement, supérieure à celle de la zone euro ces dernières années. Dans un pays longtemps considéré comme le maillon faible de l’Europe, cette performance constitue un marqueur fort et renforce sa crédibilité. Son gouvernement s’est inscrit dans une forme de continuité pragmatique, notamment sur les questions économiques et européennes. Contrairement aux craintes initiales, elle n’a pas engagé de rupture brutale avec Bruxelles. Elle a compris que l’exercice du pouvoir impose des compromis, et que la crédibilité internationale de l’Italie passe par une certaine discipline budgétaire et diplomatique.
Sur le plan interne, elle a su capter une demande d’ordre, d’identité et de souveraineté. Dans une Italie fragilisée par des années de crises économiques, migratoires et sociales, son discours a trouvé un écho réel. Elle a également réussi là où beaucoup échouent : transformer une force protestataire en force de gouvernement. Ce passage est l’un des plus difficiles en politique. Elle l’a franchi sans s’effondrer.
Mais cette réussite a ses limites. Elle tient d’abord à une forme d’ambiguïté permanente. Meloni gouverne entre deux lignes : celle de la respectabilité institutionnelle et celle d’un héritage idéologique plus radical. Cette tension structure son action. Elle rassure à l’extérieur tout en maintenant un discours plus identitaire à l’intérieur. Ce double langage est à la fois sa force et sa fragilité.
Ses marges de manœuvre restent également contraintes. L’Italie demeure un pays fortement dépendant de l’Union européenne, économiquement et financièrement. Toute tentation de rupture se heurterait immédiatement à des réalités structurelles.
Enfin, il y a la question du symbole. Être la première femme présidente du Conseil dans un univers politique profondément masculin constitue en soi une rupture majeure. Mais cette dimension ne doit pas masquer une autre réalité plus complexe : l’émergence de figures féminines dans des courants politiques conservateurs ou nationalistes participe aussi à leur normalisation. Meloni incarne cette mutation. Elle rend acceptable, voire légitime, un discours qui aurait été rejeté il y a encore quelques années.
C’est tout l’intérêt du documentaire que de dépasser les caricatures. Ni héroïne, ni menace absolue, Giorgia Meloni est un symptôme. Celui d’une Europe en recomposition, traversée par des crises multiples, où les repères politiques traditionnels s’effacent progressivement. Son parcours interroge autant qu’il fascine. La vraie question est ailleurs : le cas Meloni est-il une exception italienne ou l’annonce d’une tendance plus profonde ? À mesure que les sociétés européennes doutent, se fragmentent et cherchent de nouveaux repères, des figures comme la sienne pourraient bien ne plus être des anomalies, mais les marqueurs d’un basculement durable.
(Re)Voir le documentaire « Le Cas Meloni », disponible dès le dimanche 26 avril à 21h05 sur France 5.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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