OPINION. « En pleine crise budgétaire, notre système de redistribution pourra-t-il relever le défi des inégalités ?»
latribune.fr

Gérard Fonouni-Farde
DR
latribune.fr

Gérard Fonouni-Farde
DR
Par Gérard Fonouni-Farde, professeur agrégé émérite d’économie (*).
Avec un déficit budgétaire s’élevant à 5,4% du PIB et d’une dette publique à 115% du PIB, notre système de redistribution aura donc beaucoup de difficultés à réduire les inégalités de revenus qui semblent s’aggraver. Notre système de redistribution tel qu’il est organisé aujourd’hui en France, consiste à prélever grâce aux impôts et aux cotisations sociales chaque année près de 43% de la richesse nationale créée c'est-à-dire sur l’ensemble des revenus primaires versés en contrepartie de la production, pour ensuite la redistribuer sous forme de prestations monétaires ou de services publics (école, santé, sécurité…).
Dans ce contexte déficitaire, notre système de redistribution pourrait se trouver fragilisé alors que les inégalités se creusent encore en 2025.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, ainsi la moitié des ménages les plus aisés possède 92% du patrimoine (capital immobilier et capital financier). L’autre moitié se partage le reste soit 8% au total. Pour faire partie des 10% des ménages les mieux dotés il fallait bénéficier d’un patrimoine brut supérieur à 716300 euros en 2021, alors que la moitié des ménages doit se contenter de moins de 177200 euros. Les revenus des ménages très riches ont considérablement augmenté d’après une note de Bercy. En effet en vingt ans leurs revenus ont plus que doublé. Les 0,1% de la population des plus aisés composés de footballeurs professionnels, d’actionnaires, d’hommes d’affaires, de dirigeants de très grandes entreprises notamment celles du CAC 40…, gagnent en moyenne 167 fois plus que le quart des foyers les plus modestes selon l’INSEE. De plus, le rapport interdécile c'est-à-dire le rapport entre les 10% les plus aisés et les 10% les plus modestes est passé de 6,37 en 2020 à 7,31 en 2023. Les ménages les plus pauvres se sont donc davantage appauvris et les plus riches se sont davantage enrichis. L’indice de Gini, indicateur compris entre 0 et 1, mesurant les inégalités de revenus, confirme cette tendance. Plus il est proche de 0, plus on s’approche d’une égalité des revenus et au contraire, plus il est proche de 1, plus les revenus sont inégaux. Pour notre économie il est passé de 0,284 en 2020 à 0,297 en 2023. Il est ainsi en légère hausse, signe d’une répartition inégalitaire des revenus plus ou moins contenue Néanmoins, notre système de redistribution fondé sur la solidarité sociale parvient toutefois à atténuer ces inégalités grâce à son effet redistributif.
Avant redistribution, les ménages les plus aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que les ménages les moins aisés. Après redistribution cet écart est de 3. Cependant les inégalités des revenus avant redistribution sont tellement fortes qu’elles épuisent toutes les ressources de notre système.
Dans une conjoncture budgétaire morose et très incertaine, son dispositif serait devenu trop coûteux en prélèvements et trop généreux en dépenses sociales. Aux yeux de certains économistes et d’une partie de la classe politique, la baisse des dépenses publiques accompagnée d’une panoplie de taxes s’impose pour assainir les finances publiques au risque de mettre en péril notre modèle de redistribution et donc au risque d’aggraver davantage les inégalités. C’est pourquoi une meilleure répartition de l’assiette fiscale plutôt que la mise ne œuvre d’une multitude de taxes semblerait nécessaire pour renforcer la redistribution verticale. La renforcer grâce à une taxation progressive accrue des revenus du patrimoine financier afin que le rentier redevienne entrepreneur. Cela relancerait la croissance et l’emploi et permettrait d’augmenter les recettes fiscales et sociales de l’État sans pénaliser la rentabilité des entreprises. De plus, il serait impératif de conditionner, de contrôler les aides publiques et les exonérations sociales accordées aux entreprises afin qu’elles profitent réellement à notre économie, et pour que par la suite elles se traduisent par une augmentation des recettes sociales grâce à la hausse de la production qui en résulterait.
Enfin il faut réduire en priorité les inégalités des revenus primaires c'est-à-dire les revenus avant redistribution en mettant en œuvre une régulation sociale dans la formation de ces revenus soit en indexant sur les prix les salaires inférieurs au salaire médian, soit en indexant les salaires sur le niveau des bénéfices. Cette régulation sociale réduirait ainsi les écarts excessifs entre les revenus des plus riches et des plus modestes. Elle permettrait également d’accroitre l’ensemble des revenus primaires et rendrait la redistribution moins coûteuse et beaucoup plus efficace. L’État, quant à lui, verrait ses recettes fiscales et sociales augmenter grâce à l’accroissement des revenus primaires, lui évitant ainsi de creuser les déficits et de programmer une baisse des dépenses publiques. C’est à ces conditions que la justice sociale et l’efficacité économique redeviendront complémentaires et que notre système de redistribution pourra relever le défi des inégalités dans un contexte budgétaire incertain. Reste à forger une volonté politique nationale pour y parvenir !
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

_______
(*) Gérard Fonouni-Farde est professeur agrégé émérite d'économie. Il est notamment l'auteur de L'économie en quatre leçons, paru chez L'Harmattan en 2022.
latribune.fr