OPINION. « Le retour gagnant du Qatar dans la géopolitique du Moyen-Orient »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
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Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
À bord d’Air Force One, le Président américain Donald Trump, en route pour Tel-Aviv afin de célébrer la signature de son plan de paix au Moyen-Orient, a tenu à saluer « le travail incroyable de Doha » dans la libération des otages israéliens. Après l’attaque hasardeuse de l’Etat d’Israël contre le Qatar en septembre dernier, les Etats-Unis étaient dans une position délicate : incapables de prévenir à temps Doha, ils ont vite pris conscience qu’ils avaient mis en danger non seulement un allié historique mais effrayé l’ensemble de ses partenaires régionaux qui comptent sur le parapluie américain. Cette phrase prononcée par Trump, qui en apparence pourrait n’être qu’un compliment diplomatique de circonstance, revêt un tout autre caractère dans le contexte actuel. Lors de la dernière venue de Benjamin Netanyahou à la Maison Blanche, le premier Ministre israélien avait été contraint devant Trump d’appeler son homologue qatari pour lui présenter ses excuses. Le Qatar, longtemps perçu comme un médiateur discret et parfois encombrant, accusé de multiples maux, dont accueillir les cadres du Hamas sur la demande express des Etats-Unis avec l’accord d’Israël, vient de retrouver une place centrale dans le jeu proche-oriental. Après des semaines de tension et d’enlisement, c’est sous son égide que les premières discussions concrètes ont abouti, permettant d’entrevoir un fragile répit au Proche-Orient.
Depuis l’attaque israélienne de septembre, tout semblait avoir basculé pour Doha. Israël, frappé par le chaos régional et affaibli politiquement, avait répondu par une opération militaire d’envergure pour aller frapper des dirigeants du Hamas, chargé des négociations en cours, jusque dans la pétromonarchie. Cet acte militaire aurait pu déstabiliser l’équilibre déjà précaire de la région. Dans ce paysage incertain, peu de pays pouvaient encore dialoguer avec tous les acteurs : ni Washington, trop impliqué, ni l’Égypte, épuisée par les négociations, ni les Émirats arabes unis, trop alignés sur Tel-Aviv. Seul Doha gardait ce canal unique, cette capacité à parler à la fois à Israël, au Hamas, et à Washington — une position acquise au fil des crises, et aujourd’hui de nouveau valorisée par la realpolitik américaine et le succès de la libération des derniers otages israéliens restants le 13 octobre dernier.
Historiquement, les relations entre les États-Unis et le Qatar sont le fruit d’une alliance aussi stratégique que pragmatique. Depuis les années 1990, Doha a su s’imposer comme un partenaire militaire incontournable, abritant donc la plus grande base américaine de la région, Al-Udeid. Ce petit émirat, souvent caricaturé pour sa diplomatie paradoxale, a pourtant compris avant beaucoup d’autres que la survie politique passait par l’utilité géopolitique. En soutenant Washington tout en gardant des canaux ouverts avec les Frères musulmans, l’Iran et le Hamas, le Qatar, soucieux de sa survie et de l’importance de bien s’entendre avec tout le monde lorsqu’on est si petit, s’est assuré un rôle d’intermédiaire permanent — et donc d’irremplaçable. Même la crise du blocus de 2017, orchestrée par ses voisins du Golfe et à l’époque soutenue par Trump lui-même, n’aura pas eu raison de cette stratégie d’équilibriste.
Aujourd’hui, cette relation se transforme en un partenariat d’avenir quel que soit l’avis de l’Etat hébreu. La signature par Donald Trump d’un décret promettant désormais d’assurer par tous les moyens la sécurité de cet Etat du Golfe contre des attaques, dans le sillage des frappes aériennes israéliennes, est historique. De plus, la signature, il y a quelques jours, d’un accord inédit autorisant le Qatar à stationner des avions militaires sur une base américaine dans l’Idaho symbolise un nouveau tournant. Ce geste, hautement symbolique, ancre durablement la coopération militaire entre les deux pays au-delà du seul Moyen-Orient. Il marque aussi la reconnaissance implicite par Washington du rôle global que Doha entend désormais jouer : un acteur stratégique diplomatique et un acteur militaire clairement opérationnel. Il suffit de rappeler le rôle qu’avait joué déjà Doha dans le rapatriement des personnels étrangers depuis l’Afghanistan en août 2021 après la reprise du pouvoir à Kaboul par les Talibans. Un des plus grands ponts aériens de l’histoire.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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