OPINION. « L’intelligence artificielle dans l’éducation : remède miracle ou poison lent ? »
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Adrien Lehman et Alex Agache
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Adrien Lehman et Alex Agache
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Par Adrien Lehman, professeur affilié à l’école d’affaires publiques de Sciences Po et Alex Agache, auteur pour la Fondapol (*)
Les mêmes débats, avec une différence de degré, mais pas de nature, ont porté, par exemple, sur les GPS, lorsqu’ils ont remplacé les cartes en papier dans nos voitures dans les années 2000. Avec cette technologie, nous avons gagné en efficacité au volant, mais nous avons perdu une compétence et probablement un peu en patience. De la même manière, les moteurs de recherche se sont substitués à des myriades de sources d’information. Tout cela n’a rien de nouveau : il y a quelques millénaires, l’écriture a commencé à se substituer à la mémoire, tout en augmentant notre capacité à transmettre des connaissances. La technique est à la fois un remède et un poison.
En matière d’éducation, l’IA constitue une prothèse cognitive, capable de libérer du temps et d’enrichir l’apprentissage, mais elle peut simultanément atrophier ce qu’elle supplée. Ici, la capacité d’un élève à penser par lui-même, à développer son esprit critique. Tout est affaire de dosage, et donc d’encadrement.
L’utilisation de l’IA présente des risques, particulièrement chez les jeunes : dépendance, atrophie des capacités cognitives, retard du développement des capacités intellectuelles et relationnelles. Une récente étude du MIT Media Lab relève un engagement cérébral plus faible et des sous-performances neuronales, linguistiques et comportementales, dès quatre mois d’utilisation, et donc des difficultés d’apprentissage Sur le long terme, le développement cérébral pourrait en pâtir. C’est là que le poison du doute s’instille dans nos esprits : plutôt que de faciliter l’accès à la connaissance, l’IA ne renforce-t-elle pas nos illusions et notre capacité à parler de tout et de rien ? Là où Socrate faisait accoucher l’individu d’une pensée déjà en lui, l’IA se substitue au processus et produit une réflexion prémâchée, atone, anémique. Le remède ne soigne plus, il engourdit.
Pourtant, l’IA se présente comme une formidable opportunité pédagogique : elle personnalise l’apprentissage, accompagne les élèves à une granularité inédite, avec des exercices ajustés au besoin de chaque élève. Elle améliore l’accessibilité pour les élèves défavorisés et libère les enseignants des tâches administratives pour se consacrer à l’essentiel : la transmission. Pays ayant obtenu la première place au test PISA, Singapour l’a bien compris et intègre déjà l’IA dans son système éducatif. Certaines universités de la cité-État imposeront des cours d’initiation à l’IA dès août 2026.
Pour que l’IA soit un remède plutôt qu’un poison, son usage doit être encadré. Cela suppose que la figure du professeur demeure au centre du processus d’apprentissage. L’IA est une prothèse sur laquelle l’enseignant s’appuie, mais le métier ne saurait lui être délégué. Le professeur reste irremplaçable. Garant des apprentissages, il est le mieux placé pour forger l’esprit critique des élèves, leur enseigner les limites et les biais de l’IA, cadrer son usage. Un enseignement critique de l’IA gagnerait ainsi à être dispensé dès le lycée.
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Encore faut-il, pour y parvenir, former les enseignants. Les pouvoirs publics ont déjà posé des jalons, à l’instar du cadre d’usage de l’IA dans l’éducation, publié par le ministère de l’Éducation nationale en juin 2025, mais l’effort doit se poursuivre.
Les étudiants eux-mêmes doivent être formés. Seuls 35 % d’entre eux déclarent disposer de cours obligatoires portant sur l’IA et son fonctionnement, alors même qu’un étudiant sur cinq la pense encore incapable d’inventer de fausses références ou informations. La formation est pourtant nécessaire pour résorber une fracture socio-scolaire déjà prégnante. Souvent privilégiés, les étudiants qui disposent des codes pour l’utiliser à bon escient en tirent un avantage supplémentaire, quand les moins favorisés délèguent à l’IA sans recul.
Encadrer ne suffit pas. Réformer le système éducatif est nécessaire. À l’heure de Claude, du Chat et de leurs contemporains, confier un devoir maison c’est prendre le risque d’un usage intensif de l’IA, sans production intellectuelle des élèves. Plus de la moitié d’entre eux reconnaissent avoir déjà recouru à l’IA sans autorisation pour un devoir maison noté ou même pour un examen en classe lorsqu’un dispositif électronique est à leur disposition. Le retour des examens sur table, méthode éprouvée, constitue la garantie d’élèves capables de penser par eux-mêmes. Les examens oraux en classe devraient aussi être valorisés. Paradoxalement, l’IA pourrait redonner toute sa valeur à l’interaction et au raisonnement collectifs.
Alors que les Français demeurent rétifs à l’usage de l’IA dans l’éducation – 28 % considérant que l’IA n’a pas sa place en classe, le plus élevé taux d’Europe après l’Irlande – la question n’est pas de savoir si l’IA entrera dans nos classes. Elle y est déjà. La vraie question est celle du dosage et de sa finalité, c’est-à-dire du rôle que nous acceptons collectivement de lui confier dans la formation du citoyen de demain.
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(*) Adrien Lehman est professeur affilié à l'école d'affaires publiques de SciencesPo, où il enseigne la politique économique et l'économie aux concours administratifs. Inspecteur dans une institution publique, il est l'auteur de "Services Publics, l'urgence d'agir" (éditions DBS, octobre 2025). Alexandre Agache est étudiant en double master d’Affaires Publiques à Sciences Po Lille et d’histoire de la philosophie à l’Université Paris Nanterre. Il a contribué aux travaux de think tanks, dont la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et la Fondation Jean Jaurès.
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