OPINION. « Détroit d'Ormuz : ce que l'IA doit apprendre de l'aviation civile »
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Jérémy Beaufils
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Par Jérémy Beaufils, Directeur Exécutif de la chaire Digital Disruption à l'ESSEC Business School
Depuis le 28 février, le Détroit est effectivement fermé. Treize pour cent de l'offre mondiale de pétrole ont disparu des marchés. Le kérosène a plus que doublé en sept semaines. Pour les Européens qui planifient leurs vacances d'été, la conséquence est concrète : Lufthansa supprime 20 000 vols court-courriers jusqu'en octobre, SAS annule 1 000 vols en avril, Ryanair envisage des coupes pour l'été. Dans une lettre à ses employés, Scott Kirby, PDG d'United Airlines, a clairement résumé la logique : "Il n'y a aucun intérêt à brûler du cash sur des vols qui ne peuvent tout simplement pas absorber ces coûts de carburant."
C'est le principe de base d'une industrie soumise à la contrainte énergétique depuis un demi-siècle. Quand l'énergie double, les routes non rentables disparaissent. La décision est immédiate, sans appel aux investisseurs pour absorber la perte.
L'industrie de l'IA, elle, n'a pas encore vécu ce moment. Et pourtant, elle devrait s'y préparer.
Indépendamment du conflit au Moyen-Orient, les grands acteurs de l'IA ne sont pas rentables. OpenAI est projeté à une perte de 14 milliards de dollars en 2026, avec 900 millions d'utilisateurs dont 94,5% accèdent au service gratuitement, pendant que l'entreprise supporte le coût de calcul de chaque requête. C'est ce qu'on appelle le "Millennial Lifestyle Subsidy" appliqué à l'IA : comme à l'époque où le capital-risque finançait nos courses en VTC à prix cassé, rendant abordable ce qui aurait dû coûter davantage. OpenAI et Anthropic visent toutes deux une introduction en bourse d'ici fin 2026. Les futurs actionnaires publics exigeront des marges. La perfusion s'arrêtera.
Depuis l'invasion de l'Ukraine, les prix de gros européens avaient été multipliés par dix à leur pic. Ils s'étaient stabilisés à des niveaux deux fois supérieurs aux prix américains. Le conflit en Iran produit une réplique du même choc : le TTF, benchmark européen du gaz, a presque doublé en deux semaines pour dépasser 60 euros/MWh. La transmission vers l'électricité est mécanique : bien que le gaz ne représente que 18 à 20% de la production électrique européenne, il fixe le prix marginal. Les prix journaliers atteignent 120 à 150 euros/MWh en Allemagne et en Italie.
Mais ce qui distingue 2026 de 2022, c'est que la demande en électricité a entre-temps changé de nature. La consommation mondiale des seuls centres de données devrait doubler d'ici 2030. Jusqu'à cette date, le gaz naturel et le charbon couvriront plus de 40% de la demande supplémentaire. L'IA est structurellement exposée aux mêmes marchés de l'énergie fossile que l'aviation. Elle n'a simplement pas encore eu à le payer au prix réel.
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Les fournisseurs d'IA facturent au token, en anticipant les coûts énergétiques sur plusieurs années. Quand ces coûts s'envolent, le choix est simple : absorber la perte ou la répercuter sur les clients. Aujourd'hui, la subvention des investisseurs permet d'éviter cette décision. Mais si le coût de l'IA venait à doubler sous l'effet conjugué de la fin des subventions et de la volatilité énergétique, les cas d'usage qui justifient son adoption en entreprise deviendraient très limités. Ce que les entreprises devraient regarder Les compagnies aériennes qui résistent le mieux aux crises énergétiques ne sont pas les plus grandes. Ce sont celles dont le modèle économique survit quand le kérosène double : celles qui ont couvert leurs coûts, rationalisé leurs routes, construit leur compétitivité sur la frugalité plutôt que sur la croissance à perte.
La question qui se pose aujourd'hui aux entreprises qui déploient massivement l'IA dans leurs systèmes est exactement celle-là. Elles intègrent des cas d'usage à des coûts qui ne reflètent pas la réalité économique ni la contrainte énergétique sous-jacente. Le jour où la perfusion s'arrête, certaines de ces routes devront être abandonnées. Peut-être vaut-il mieux choisir lesquelles aujourd'hui, plutôt que de le découvrir trop tard.
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(*) Jérémy Beaufils dirige la Chaire Digital Disruption de l'ESSEC. Avec un parcours international entre l'Asie, l'Europe et les États-Unis, il a contribué au développement de technologies d'IA, de réalité augmentée et de blockchain. Ses travaux actuels se concentrent sur l'analyse des tendances technologiques à travers la Digital Disruption Matrix et l'accompagnement stratégique auprès de startups et d’institutions.
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