OPINION. « Après la couverture, la capacité : l’angle mort de la révolution de l'IA »

Christian Leon
Giannis Ryan

Christian Leon
Giannis Ryan
Par Christian Leon, CEO Ericsson Europe de l’Ouest (*)
Ce basculement marque une rupture : nos réseaux ne servent plus seulement à recevoir des contenus, mais de plus en plus à envoyer des données générées en temps réel par les utilisateurs, les entreprises et les objets connectés.
L’intelligence artificielle accélère ce mouvement. Assistants IA, visioconférences, création de contenus, outils professionnels mobiles, lunettes intelligentes demain : tous reposent sur une capacité accrue à émettre des données vers le réseau. Comme les précédentes révolutions industrielles ont nécessité des routes, des voies ferrées ou des réseaux électriques, la révolution de l’IA repose sur une infrastructure essentielle mais souvent invisible : les réseaux de télécommunication. Sans eux, aucune promesse de l’IA ne pourra être tenue à grande échelle. Les réseaux mobiles ne se contentent plus de transporter des données : ils deviennent le système nerveux de l’économie numérique. Comme dans un organisme vivant, ils assurent en temps réel la circulation des informations et la coordination des intelligences distribuées.
La réussite numérique repose sur un triptyque indissociable : un appareil performant (le terminal), une technologie applicative (l'application soutenant l’usage) et un réseau solide et innovant pour les connecter. Sans une infrastructure capable de supporter l'échange de flux massifs, l'outil d'IA le plus disruptif et créateur de valeur ne fonctionnera pas. Cette infrastructure, c'est le système de notre compétitivité.
Les zones périurbaines sont le point de bascule de cette transformation. Elles concentrent des besoins croissants comme le télétravail, la télémédecine, l’éducation, la maison connectée, les outils de cartographie et de navigation. Tous ces usages reposent sur un élément parfois sous-estimé : la capacité à envoyer des données vers le réseau, ce que l’on appelle l’uplink. Si la couverture du territoire a progressé, l’uplink reste insuffisant loin des hyper-centres. À défaut d'une connectivité adaptée, une fracture invisible menace les territoires mal dimensionnés pour ces nouveaux flux.
Historiquement conçus dans une logique de diffusion descendante des contenus, les réseaux mobiles sont confrontés à un changement de paradigme. L’essor de l’IA, des assistants intelligents à la création de contenus, repose sur des échanges permanents de données dans les deux sens. Selon l’Ericsson Mobility Report June 2026, la croissance du trafic montant dépasse désormais celle du trafic descendant dans la majorité des réseaux étudiés, et les usages liés à l’IA pourraient multiplier par trois le trafic uplink d’ici à 2031, avec des pics pouvant atteindre jusqu’à cinq fois dans les scénarios les plus intensifs.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Autrement dit, le sujet n’est plus seulement celui de la couverture, mais bien celui de la capacité des infrastructures numériques, au-delà des usages de base tels que les appels, les SMS et Internet. Les attentes des utilisateurs évoluent en conséquence puisque selon la dernière étude de l’Ericsson ConsumerLab, les Français accordent aujourd’hui davantage d’importance à la réactivité et à la capacité d’envoi qu’aux seules vitesses de téléchargement, notamment dans des moments critiques comme dans les transports, mais aussi dans les zones périurbaines.
À horizon 2030, cette tendance va encore s’accélérer : l’IA multimodale devrait doubler en France, avec près de 40 % du temps d’usage réalisé hors du domicile. Autant de signaux qui confirment que la performance de l’uplink devient un enjeu structurant.
Ce défi est d'autant plus critique que le débit montant se dégrade très vite. Si la réception, à bon niveau et en zones rurales et suburbaines, peut porter sur quelques kilomètres, dans les mêmes environnements, la capacité d’émission chute souvent assez brutalement après 800 à 1 000 mètres de distance de l’antenne et atteint des niveaux qui ne permettent plus de répondre aux nouveaux besoins. Dans les zones périurbaines où les antennes sont espacées, cela crée un déficit mécanique de performance.
Ces territoires cumulent plusieurs facteurs de tension : infrastructures plus espacées, démographie dynamique et montée en puissance des usages numériques des entreprises et des services publics. Ainsi, ces zones périurbaines ont d’autant plus besoin de connectivité mobile de qualité. À l’ère de l’IA, il ne suffit plus de télécharger un fichier : il faut pouvoir travailler, produire et collaborer en temps réel depuis le terrain.
Ne pas agir, c’est accepter un décrochage progressif. Les territoires incapables d'offrir la connectivité exigée par l’IA perdront en attractivité, créant une fracture d’un nouveau type : entre centres urbains performants et périphéries technologiquement asphyxiées
L’Europe investit massivement dans les réseaux électriques, le ferroviaire ou les infrastructures énergétiques pour absorber de nouveaux usages liés à l’électrification ou à la réindustrialisation. Appliquons ce raisonnement aux télécoms : le réseau actuel n’a pas été dimensionné pour les flux massifs de l'IA. C'est un enjeu d’infrastructure critique et de souveraineté, non un simple sujet de "qualité réseau".
Cette année, Ericsson célèbre ses 150 ans. Hier, notre défi était de connecter les voix ; aujourd'hui, c'est de connecter les intelligences. La densification de nos réseaux exige des conditions de marché favorables, comme l'a d'ailleurs souligné le rapport Draghi sur la compétitivité européenne. L'histoire nous enseigne que faire évoluer les infrastructures prend du temps : c’est donc aujourd'hui qu’il faut agir.
La France a gagné la bataille de la couverture. Elle doit désormais gagner celle de la performance. À l’ère de l’IA, la fracture numérique ne se joue plus seulement sur l’accès au réseau, mais sur sa capacité à accompagner les nouveaux usages. Accepter l’émergence de territoires moins bien connectés reviendrait à accepter une France à deux vitesses. C’est aujourd’hui qu’il faut agir.
______
(*) Ingénieur de formation, Christian est diplômé de l’École Supérieure d’Électricité (CentraleSupélec) en 1998. Il a passé une grande partie de sa carrière aux ÉtatsUnis et en Suède, occupant des postes de direction à la fois techniques et commerciaux qui lui ont permis d’acquérir une solide expertise dans les réseaux, les services managés et les réseaux privés d’entreprises. Avant de rejoindre le secteur des télécommunications, il a servi comme officier de navigation dans la Marine nationale française. Grand défenseur de la 5G et de son potentiel transformateur, Christian s’engage à accélérer la transformation numérique, en mettant tout particulièrement l’accent sur la connectivité différenciée 5G et la construction de réseaux adaptés aux cas d’usage de l’intelligence artificielle. Son leadership s’appuie sur une expérience internationale, une expertise technique et un attachement à l’intégrité et à l’excellence collective.