OPINION. « Le moment Minsky du monde » (Michel Santi)
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Hyman Minsky
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Hyman Minsky
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Par Michel Santi, économiste (*)
La sécurité engendre la prise de risque, la prise de risque devient norme, la norme fabrique l’effondrement. Le «moment de Minsky» n’est pas l’instant où tout s’écroule ; c’est celui où l’on découvre que tout était déjà vide, vain.
Ce mécanisme n’appartient pas qu’aux marchés. Il gouverne désormais la géopolitique.
Les grandes crises financières ne naissent jamais d’un excès de peur, mais d’un excès de confiance. Elles surgissent lorsque le système a si longtemps fonctionné sans heurt que ses acteurs en viennent à croire que le risque a disparu. Les bilans s’alourdissent, les marges de sécurité s’érodent, les garde-fous deviennent décoratifs. Les marchés continuent de monter, non parce que la valeur est réelle, mais parce que chacun est convaincu que quelqu’un d’autre paiera demain. Lorsqu’il survient, le choc n’est jamais la cause de l’effondrement : il n’en est que le révélateur.
La géopolitique de 2026 se trouve dans cet état précis.
Comme avant 1929 ou 2008, le monde fonctionne encore. Les échanges se poursuivent, les sommets se tiennent, les communiqués rassurent. Sous la surface, les amortisseurs pourtant ont disparu. Les traités de contrôle des armements se délitent comme des normes prudentielles oubliées. Jadis colonne vertébrale du système, la dissuasion est remplacée par des incantations. Les chaînes d’approvisionnement deviennent des lignes de front invisibles. Les conflits gelés s’accumulent à l’instar d’actifs toxiques dans un bilan global.
Chaque puissance agit désormais comme une banque trop grosse pour faire faillite : convaincue que le système ne peut se permettre sa chute, elle prend davantage de risques. La Russie parie sur la fatigue occidentale. La Chine parie sur l’érosion de l’ordre libéral. Les États-Unis parient sur la résilience de leur centralité. Chacun empile ses positions, chacun accroît son levier stratégique, chacun suppose que l’autre reculera.
Nous voilà de plein pieds dans une économie politique du too big to fail - appliquée aux États.
Comme dans toute crise financière, le moment viendra où cette croyance s’effondrera. Un événement apparemment secondaire révèlera que personne n’a réellement la capacité d’absorber le choc. La liquidité disparaîtra, la confiance se retournera, et ce qui semblait solide se révèlera creux. En 2026, la géopolitique mondiale est structurée de la même manière : hautement interconnectée, faiblement capitalisée en confiance réelle, dépendante de règles qui ne sont plus respectées que par inertie. Un incident militaire local, une rupture stratégique, un effondrement diplomatique joueront le rôle de la faillite systémique. Non parce qu’ils seraient décisifs en eux-mêmes, mais parce qu’ils révéleront que plus personne ne garantit le système.
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Ainsi sera le moment de Minsky du monde : le passage brutal d’un ordre qui semblait naturel à la découverte qu’il n’était plus qu’un pari collectif.
L’Histoire semblait avoir perdu sa brutalité, l’ordre néo libéral irréversible, la guerre entre grandes puissances obsolète. La mondialisation devait neutraliser la violence, l’interdépendance dissoudre les rivalités, la norme morale remplacer la dissuasion. Le tragique semblait avoir quitté la scène.
Cette stabilité n’a pas pacifié le monde, mais l’a fragilisé.
Les alliances se sont étendues sans que leurs coûts soient assumés. Les armées ont été réduites au profit du confort. Les dépendances énergétiques et industrielles ont été intégrées comme des commodités. Les conflits ont été gelés, comme si ce gel abolissait la pression. La dissuasion dissoute dans le langage des valeurs. Le monde occidental norme avec force, droit avec puissance, intention avec capacité.
Pendant ce temps, ailleurs, on observait. On apprenait que la peur de l’escalade était devenue structurelle. On découvrait que l’économie pouvait être une arme. On testait les lignes rouges, et celles-ci de fait reculaient. Chaque transgression tolérée élargissait le champ du possible. Chaque crise non tranchée validait la suivante. Comme dans une bulle financière, chaque survie du système renforçait l’illusion de son invulnérabilité.
Notre monde naïf et candide est à présent dans sa phase terminale : celle où tout tient encore, mais uniquement parce que chacun croit que tout tiendra toujours.
Les crises ne se succèdent plus ; elles se superposent. Une guerre européenne qui ne s’achève pas. Une rivalité sino-américaine devenue l’axe du siècle. La disparition progressive des garde-fous nucléaires. La fragmentation irréversible de l’économie mondiale. La polarisation interne des sociétés. La prolifération d’acteurs capables de frapper au cœur du système.
Ce n’est plus un monde d’équilibres. C’est un monde non linéaire, où un incident local peut devenir une secousse globale, où une erreur tactique peut engendrer une cascade historique. Le réel a changé de nature : bienvenue dans l’instabilité structurelle.
Le moment de Minsky géopolitique n’est donc pas à venir. Il est en cours. La question n’étant plus si l’ordre né en 1991 va se briser, mais par quel choc il révélera qu’il est déjà mort.
Il n’existe plus de transition douce. Les puissances moyennes perdent leur espace de jeu. Les blocs se figent. Les seuils deviennent flous. Et les règles deviennent optionnelles.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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