OPINION. « Électrification totale de la France : 81 milliards et des questions légitimes ? »
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Ferréol Delmas
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Par Ferréol Delmas, directeur général du think tank Écologie responsable (*)
Le mieux est l'ennemi du bien, a-t-on coutume de dire. La transition énergétique, « la » grande affaire de notre siècle, ne fait malheureusement pas mentir le dicton. Ainsi la Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3), dont la version définitive devrait être publiée cette année, met-elle en avant un scénario d'électrification quasi-totale de la France à l'horizon 2030. Des projections ambitieuses qui tendent à minorer certaines réalités économiques pourtant incontournables.
Non qu'il s'agisse de remettre ici en cause l'indispensable électrification de nos usages. Le think tank Écologie Responsable, que j'ai l'honneur de diriger, soutient pleinement la transition énergétique – mais une approche nuancée, et non dogmatique ni idéologique, de cette dernière. Avec le cabinet Asterès, nous venons ainsi de publier une étude sur le coût de l’électrification des usages en France. Cette dernière pose un ensemble de questions légitimes.
81 milliards d'euros d'investissement annuel, pour un coût net de 70 milliards : voilà ce que représente, à horizon 2030, le scénario d'électrification de la SNBC 3. Ces montants sont répartis entre les énergéticiens (20 Mds€), les bâtiments tertiaires (27 Mds€), les logements résidentiels (21 Mds€), les transports des particuliers (7 Mds€) et des professionnels (5 Mds€) et l'industrie (1,3 Md€). Une mobilisation sans précédent en temps de paix, qui s'inscrit – et c'est fondamental – dans un contexte de finances publiques dégradées et de pouvoir d'achat sous pression.
C'est là où le bât blesse. Dans ce scénario, les ménages français supporteraient donc 18,6 milliards de coût net par an, soit 590 euros en moyenne par foyer. Une moyenne qui cache de grandes disparités de situations et de revenus entre ménages : ceux qui seraient contraints de rénover leur logement et de changer leur chaudière supporteraient un coût net d'environ 3 200 euros par an, alors que ceux qui se contenteraient d'adopter un véhicule électrique feraient face à un surcoût net d'environ 325 euros/an.
Atteignant, d'après France Stratégie, un montant moyen de 24 000 euros, la rénovation complète du logement ne sera donc pas à la portée de tous ; et certainement pas des ménages les plus modestes, pour qui ce montant représenterait 146% du revenu annuel. Le paradoxe est que les 5 à 7 millions de Français qui vivent en situation de précarité énergétique, souvent locataires de « passoires thermiques », seraient à la fois ceux qui bénéficieraient le plus de la transition – et les moins à même de financer celle-ci.
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L'industrie supporterait de son côté 900 millions d'euros de coût net, avec un poids particulier sur les secteurs chimique, agroalimentaire et du papier-imprimerie. Les pouvoirs publics s'engageraient, quant à eux, à consentir un effort de 31 milliards d'euros par an – un montant qu'il faut mettre en regard des 35 milliards d'euros de pertes progressives de recettes fiscales liées aux énergies fossiles. Face à cette équation impossible, la question se pose : l'électrification totale est-elle la seule voie crédible vers la neutralité carbone ?
Pour Asterès et Ecologie Responsable, la réponse est non. Sans questionner notre soutien, sans faille, à l'électricité et au nucléaire, nous savons que d'autres vecteurs décarbonés existent. Et nous pensons que ceux-ci demeurent largement sous-estimés dans les scénarios officiels, alors qu'ils permettraient d'éviter une part significative de ces investissements. Nous sommes convaincus qu'il est possible de faire mieux avec moins, en somme, et ce au bénéfice tant de la collectivité que des individus. Les alternatives à l'électrification existent ; quelles sont-elles ?
Alors que le biogaz et le gaz renouvelable pourraient couvrir de 20% à 40% de la consommation gazière nationale d'ici 2050, remplacer des millions de chaudières à gaz par des pompes à chaleur est une gabegie. De même, il nous faut intégrer au débat l'hydrogène vert, les biocarburants avancés et les carburants de synthèse, dont le déploiement peut favoriser la transition de l'aviation, du transport maritime et des mobilités lourdes, tout en s'appuyant sur les infrastructures existantes : réseaux gaziers, stations-service, etc.
Rien n'empêche de fixer des objectifs de décarbonation clairs et cohérents tout en laissant aux acteurs, publics comme privés, collectifs comme individuels, la possibilité de choisir eux-mêmes les vecteurs les mieux adaptés à leurs propres contraintes. Nous nous faisons donc ici les défenseurs de la neutralité technologique, une approche qui nous apparaît économiquement plus efficiente, plus robuste face aux incertitudes de l'innovation et, surtout, plus juste socialement.
Si la transition est nécessaire, celle-ci ne doit en aucun cas aggraver les fractures préexistantes : entre foyers aisés et défavorisés ; entre petites et grandes entreprises ; entre métropoles et zones rurales et périurbaines, ces dernières demeurant très dépendantes à la voiture et au fioul. Tout scénario aussi engageant que ceux soumis par la SNBC 3 se doit donc d'être évalué comparativement. C'est tout le sens de l'étude que nous venons de publier : non pas entraver la transition énergétique, mais la rendre réaliste et socialement supportable.
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(*) Ferréol Delmas est le directeur général du think tank Écologie responsable et est ancien conseiller de la ministre du logement Valérie Létard (2024-2025). Il est chargé d’enseignement en histoire des idées politiques à l’Université Paris-Saclay et est membre du comité éditorial de La Nouvelle Revue Politique.
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