OPINION. « L’excédent de la récession française » (Michel Santi)
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Par Michel Santi, économiste (*)
Une victoire à la Pyrrhus, symbole d’une économie qui s’éteint. Pour la première fois en près de dix ans, la France affiche un excédent commercial. Publiés le 30 janvier dernier, les chiffres de l’Insee dévoilent un surplus de 5,1 à 5,4 milliards d’euros au quatrième trimestre 2025. Pourtant, ce n’est qu’un feu de paille dans un désert industriel car ce n’est pas le signe d’un redressement, mais d’un pays qui s’asphyxie. Un excédent obtenu par plus d’exportations est une force ; un excédent obtenu par moins d’importations est une fragilité. S’il est redevable au dynamisme des exportations, il traduit une conquête…un repli s’il est la résultante de la faiblesse de la consommation. Une telle économie ne conquiert plus de marchés mais investit moins et, in fine, vit moins.
Les exportations ont certes tenu. En hausse de 0,9 % au quatrième trimestre, elles sont portées par quelques champions : Airbus et ses 793 avions livrés en 2025, le naval, la défense, le nucléaire enfin remis à flot. Néanmoins, et à elles seules, ces locomotives ne suffisent pas à expliquer le retournement.
La vérité est que les importations se sont effondrées de –1,7 %. Car la France achète moins. Parce qu’elle peut moins.
La consommation des ménages stagne, l’investissement s’essouffle et les entreprises – au lieu d’investir – puisent dans leurs stocks. Une réalité crue décrédibilise ce chiffre excédentaire, constituée de pouvoir d’achat grignoté par l’inflation, de fiscalité instable, de chefs d’entreprise tétanisés par l’incertitude. On reporte, on attend, on se résigne. Résultat ? Moins d’achats à l’étranger.
In fine, la France n’exporte pas plus : elle importe simplement moins. Cet excédent obtenu par la faiblesse et non par la force est un symptôme de déclin, pas un signe de santé.
Il révèle une vérité dérangeante : l’appareil productif français est en lambeaux. Coûts de production étouffants, réglementation kafkaïenne, fiscalité imprévisible, pénurie de main-d’œuvre qualifiée, sous-investissement chronique… Depuis vingt ans, la France perd des parts de marché dans presque toutes les filières manufacturières. La désindustrialisation n’est pas un risque: elle est désormais un fait accompli.
Ce sont quelques champions — aéronautique, luxe, énergie — qui masquent une base industrielle exsangue. Toutefois, dès lors que ces secteurs ralentissent : pas de relais. Ainsi, l’excédent du quatrième trimestre ne corrige rien : il cache tout.
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Comme toujours, les services sauvent les meubles. Tourisme, finance, conseil, numérique se soldent par 54 milliards d’euros d’excédent en 2025. Cette rente immatérielle ne compense pourtant pas l’hémorragie industrielle. Le déficit des biens manufacturés reste abyssal (65 milliards d’euros), la France étant le seul grand pays de la zone euro à afficher un déficit commercial chronique.
Les services ne sont qu’un cache-misère. Moins d’usines, c’est moins d’emplois qualifiés, c’est moins d’exportations diversifiées, et c’est une dépendance accrue aux chocs extérieurs. Une économie qui ne produit plus est une économie qui ne décide plus.
Cette embellie pourrait s’évanouir demain. Si la consommation repart, les importations rebondiront. Si les prix de l’énergie remontent, la facture explosera. Quant au protectionnisme américain avec ses droits de douane sur l’aéronautique, le luxe ou l’automobile, il menace précisément les rares secteurs où la France reste compétitive.
Les chiffres des douanes sont sans équivoque : en décembre 2025, le déficit des biens s’est creusé à –4,2 milliards d’euros. La hausse des achats de composants industriels et de biens de consommation importés — textile, électronique, équipements — souligne la dépendance persistante de l’économie française à des chaînes de production extérieures. Autrement dit, la France continue d’acheter à l’étranger ce qu’elle ne produit pas suffisamment chez elle.
Ce trimestre n’est pas un tournant, mais un avertissement. Un excédent obtenu par la contraction des importations n’est pas le signe d’une économie plus forte, mais d’une demande étouffée et d’une base industrielle trop étroite.
Le redressement ne viendra pas de miracles comptables, mais d’une refonte radicale :
Le choix est simple : continuer à se réjouir d’excédents de circonstance — nés du marasme — ou reconstruire une compétitivité capable de générer des excédents par la vigueur de la production. Tant que cette bascule n’aura pas lieu, les excédents resteront des mirages — et les déficits, la marque d’une France qui s’est résignée à son destin industriel.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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