OPINION. « Fondations privées : réinventer la philanthropie ? »
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Arthur Gautier
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Par Arthur Gautier, professeur à l’ESSEC (*)
Les fondations privées ont connu en France un croissance très rapide. Elles sont six fois plus nombreuses aujourd’hui qu’en 2000 et ce succès suscite interrogations et critiques. Leurs exonérations fiscales privent l’Etat de ressources précieuses dans une période de disette budgétaire, affirment les uns. Certaines fondations ont des agendas cachés, les plus riches mettent leur fortune au service d’objectifs politiques ou idéologiques, déplorent les autres.
L’expansion de la philanthropie française est-elle donc un danger redoutable ? Ce n’est pas notre avis. Même si les appels à la générosité privée se font très nombreux en fin d’année, mettant le phénomène en exergue, son ampleur reste assez modeste. Aucune fondation en France n’a la puissance des gigantesques fondations américaines. En 2024, les fondations françaises ont redistribué environ 3 milliards d’euros aux associations. L’Etat, ses opérateurs et les collectivités territoriales ? Presque 50 milliards en 2023, selon l’Inspection générale des finances.
Les dons privés, qu’ils proviennent de particuliers ou d’entreprises, contribuent seulement à 5% du budget total des associations françaises alors que les subventions publiques, même si elles diminuent, représentent toujours 20% de ces budgets.
Certains élus et dirigeants politiques nourrissent en réalité un soupçon de principe envers les fondations. Ils voudraient que l’Etat reprenne la main et cesse de partager l’intérêt général avec des acteurs privés. L’idée sous-jacente ? Les pouvoirs publics seraient des financeurs plus justes, fiables et efficaces que les mécènes privés. Mais cela n’a rien d’une évidence. L’opacité des procédures d’attribution de ces subventions, les retards de décaissement et le clientélisme pratiqué par nombre d’élus locaux en attestent.
La méfiance envers la philanthropie est une caractéristique des régimes autoritaires. Associations et fondations y sont souvent étroitement contrôlées ou tout bonnement interdites si le pouvoir en place considère qu’elles subvertissent l’intérêt du peuple ou du régime. Un tissu associatif dense, bénéficiant de financements publics et privés diversifiés, est au contraire la preuve d’une société pluraliste et ouverte.
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Si les critiques de principe à l’égard des fondations privées sont donc peu recevables, cela ne signifie pas que leur fonctionnement actuel soit optimal.
Introduire plus de transparence est aujourd’hui nécessaire. Pour l’instant, rien n’oblige les fondations qui ne collectent pas d’argent auprès du grand public, à publier leurs comptes annuels, alors même qu’elles bénéficient d’un cadre juridique et fiscal avantageux. Un rapport d’impact social devrait être joint, pour que les fondations fassent la démonstration de la valeur qu’elles créent pour la société. Les conseils d’administration devraient par ailleurs être plus largement ouverts. Aux côtés des membres de la famille ou de l’entreprise fondatrice, il faut des « experts » mais aussi des représentants des personnes concernées par la cause soutenue, quitte à les former pour qu’ils puissent jouer pleinement leur rôle.
Les fondations privées, paradoxalement, souffrent aussi parfois des mêmes travers que certains financeurs publics : saupoudrage des aides sans vision d’ensemble, financements à court terme, procédures de candidatures et de reporting trop lourdes par rapport aux montants en jeu et entièrement à la main du financeur… Tout ceci rend difficile le soutien de projets ambitieux et originaux, susceptibles de changer la donne.
Dans l’histoire européenne, les fondations privées ont souvent joué un rôle pionnier dans l’innovation sociale. Elles ont théorisé, construit et financé les premières caisses d’épargne, les ancêtres des logements sociaux, des universités laïques et ouvertes, des centres de recherche… Des innovations qui, pour beaucoup, ont été étendues à l’ensemble du corps social via des politiques publiques universelles.
Pour qu’elles gardent ou recouvrent leur capacité de conduire des changements systémiques, ce à quoi leurs dirigeants aspirent, un renouvellement de leurs pratiques est nécessaire comme le montrent nos recherches. Pour commencer, les fondations doivent expliciter le changement auquel elles aspirent. Cela suppose des lectures, des rencontres, du travail de terrain, de la réflexion… et beaucoup d’humilité. Ensuite, accepter d’accorder des financements substantiels, pluriannuels et libres d’affectation (non fléchés sur un projet étroit) à des acteurs de terrain avec lesquels se noue une relation partenariale de confiance.
Les fondations « indépendantes », celles qui n’ont pas besoin de montrer des résultats rapides et faciles à mesurer à leurs parties prenantes, sont les mieux armées pour engager cette transformation profonde des pratiques. Mais cela n’empêche pas toutes les fondations de se poser cette question : quelle est notre juste place et en quoi contribuons-nous à « améliorer le sort de nos semblables », ainsi que la philanthropie est définie dans le dictionnaire ?
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(*) Arthur Gautier est professeur à l'ESSEC et titulaire de la chaire Philanthropie.
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