OPINION. « Vente de SFR : une nécessaire consolidation »
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Ludovic Lassauce
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Qu'on les espère ou qu'on les redoute, certaines choses sont inévitables : l'âge, les bouleversements induits par les nouvelles technologies, les changements de mœurs, etc. Le monde de l'entreprise n'échappe pas à cette inéluctabilité. Ainsi de SFR. Cause : après des mois de négociation acharnée avec ses créanciers, Altice France est parvenu à restructurer sa colossale dette, en effaçant près de 10 milliards d'euros de créances ; de l'aveu même de son PDG, Arthur Dreyfuss, SFR va « beaucoup mieux ». Conséquence : la tête à nouveau hors de l'eau, l'opérateur au carré rouge va, selon toute probabilité, être vendu dans les prochains mois.
Soyons lucides : la vente de SFR, si elle advient un jour, ne sera ni une promenade de santé, ni une opération vite oubliée. Premièrement, Patrick Drahi n'a aucune raison, en vendant le joyau de son empire, de délaisser le génie de la négociation qui l'a si bien servi dans le combat homérique contre ses créanciers. L'intéressé vient d'en faire l'éclatante démonstration, en balayant d'un revers de main l'offre de 17 milliards d'euros avancée le 14 octobre par un consortium constitué de ses trois concurrents français, à savoir Orange, Bouygues Telecom et Iliad (Free). A peine reçue, la proposition a été « immédiatement rejetée ». Voilà les impétrants prévenus : si SFR se vend, ce sera au prix fort, et à ses propres conditions.
Deuxièmement, la probable – mais, comme on vient de le voir, hautement volatile – cession de l'opérateur va recomposer en profondeur le paysage des télécoms, que ce soit en France ou au niveau européen. Dans l'Hexagone, rien n'a bougé ou presque depuis la tonitruante intrusion de Free en 2012 ; quatre opérateurs se partagent les marchés B2B et B2C, tout en proposant à leurs clients des tarifs parmi les plus compétitifs au monde. Ainsi en France, un forfait illimité coûte environ 35 euros par mois, contre plus du double aux Etats-Unis. Une téléphonie bon marché qui n'a pas que des avantages, les opérateurs français et européens accusant de ce fait un retard en matière d'investissements sur leurs concurrents étrangers.
Si l'on ignore toujours, et pour cause, qui remportera la mise, une chose semble acquise : de quatre opérateurs, la France n'en comptera bientôt plus que trois. C'est donc un mouvement de consolidation qui se profile à l'horizon. Une perspective qui permettrait aux groupes subsistants de passer à une plus grande échelle, en facilitant les investissements technologiques, le déploiement des réseaux et de meilleures couverture et vitesse de téléchargement. C'est ce à quoi nous avons déjà assisté en Allemagne, où la fusion Telefónica Deutschland et E-Plus, finalisée en 2014, a permis d'améliorer la couverture et la qualité réseau, en particulier avec le déploiement accéléré de la 4G puis de la 5G.
En 2024, Mario Draghi plaidait lui aussi dans un rapport remis à la Commission européenne pour une concentration du secteur des télécoms. L'ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) appelait notamment les dirigeants du Vieux continent à « faciliter la consolidation dans le secteur des télécommunications (…) pour garantir des taux d'investissement plus élevés dans la connectivité (...) afin de créer un véritable marché unique ». Le tout, « sans sacrifier le bien-être des consommateurs ni la qualité du service », prenait néanmoins le soin de préciser l'ex-grand argentier européen.
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Mario Draghi touche ici, il le sait, un point sensible. Un écueil qui n'a pas échappé non plus aux trois opérateurs français que sont Free, Orange et Bouygues qui, dans leur offre initiale de rachat de SFR, s'engageaient en cas de succès à « préserver un écosystème concurrentiel au bénéfice des consommateurs ». Pilier de la politique de la concurrence européenne, la vulgate libérale professe en effet que la multiplication des acteurs sur un marché donné profite in fine, en tirant les prix vers le bas, au consommateur. Moins d'opérateurs de téléphonie, cela signifierait donc des tarifs qui repartent à la hausse. En théorie, du moins.
L'analyse d'autres opérations « 4-to-3 » (« de trois à quatre » opérateurs) tend pourtant à démontrer le contraire. Aux Pays-Bas, la fusion entre T-Mobile NL et Tele2 NL « a conduit à une meilleure qualité de service sans hausse des prix », observent ainsi les auteurs d'une étude sur les conséquences des opérations 4-to-3. En Irlande aussi, un autre rapport a conclu à l'absence d'effets des fusions d'opérateurs téléphoniques sur les tarifs pratiqués. En outre, les mouvements de consolidation ont pour effet naturel d’augmenter les capacités du réseau, et donc de faire baisser le prix du gigabit. De quoi rassurer, même si la vigilance reste de mise.
Enfin, la grande inconnue d'un éventuel passage de quatre à trois opérateurs reste, bien sûr, la question sociale. Si consolidation rime bien avec réduction des coûts, suppression des doublons et restauration des marges, un tel mouvement peut évidemment avoir des conséquences sur l'emploi. Les syndicats de SFR s'en émeuvent, c'est leur rôle ; difficile, en l'état, de leur donner tort... ou raison. Reste qu'une page de l'histoire industrielle française semble bien, qu'on le veuille ou non, sur le point de se tourner. Et que la vente de SFR pourrait contribuer à ce que nos champions d'un marché européen trop fragmenté fassent, enfin, jeu égal avec leurs concurrents asiatiques ou américains.
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(*) Ludovic Lassauce est un dirigeant dans les télécoms et le SaaS avec plus de 20 ans d'expérience, dans l'IoT, la mobilité d'entreprise et les plateformes numériques. Aujourd’hui, il est Chief Product Officer chez SIMO Inc., après avoir occupé des postes de direction chez Tata Communications, Singapore Power group, Ericsson et Jasper, acteurs telecom ou du cloud. Titulaire d’un MBA de l’université de Chicago, il contribue à Forbes et CEO Insights sur l'IA et la connectivité.
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