OPINION. «Filmer plutôt que sauver »
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Laura Chouette - Unsplash
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Six jours après le terrible incendie survenu dans le bar Le Constellation de la station suisse de Crans-Montana lors du réveillon de la Saint-Sylvestre, drame qui a provoqué la mort d’au moins 40 personnes et blessé plus ou moins grièvement près de 120 autres, comme toujours lorsqu’un tragique fait divers survient, les réseaux sociaux sont bien souvent les premiers à relayer les images de ces tragiques faits divers.
Depuis que le smartphone constitue cette extension naturelle de notre corps, qu’on le regrette ou non, chaque drame, chaque catastrophe se trouve presque systématiquement capturée en images, comme si le plus important, avant même de chercher à se rendre utile en aidant son prochain, était avant tout d’immortaliser la scène. En Suisse, de nombreux volontaires firent œuvre de fraternité en prêtant main forte aux secours pour tenter d’extraire des clients prisonniers des flammes mais ce qui apparut d’abord, à travers de nombreuses vidéos mises en ligne quelques minutes après cette tragédie, ce fut cette décision glaçante et incompréhensible de quelques ahuris, présents à l’extérieur du bar, de filmer les flammes qui envahissaient les lieux plutôt que se précipiter pour sauver, tout du moins tenter l’impossible, comme si la priorité face au drame qui se jouait là, sous leurs yeux, consistait à « immortaliser » cette scène en se réfugiant derrière leurs écrans.
A Crans-Montana, et à l’instar d’autres sites de catastrophes, l’image saisie sur le vif grâce aux smartphones devient la norme, comme si la recherche de viralité numérique l’emportait sur toute autre considération. Le feu dévorait le bâtiment alors que d’autres, dehors, préféraient se détacher de cette scène, caressant peut être l’espoir que leurs images serviraient à renforcer leurs réseaux et leur prestige symbolique, voire, leur valeur monétaire. A force de vivre par écran interposé, par procuration, à force de se mettre en scène, à force de créer de la distance entre soi et les autres et ainsi d’oublier la vie réelle, le « je » s’impose et prend le dessus sur le « nous ». Dans son ouvrage « L'ère de l'individu tyran: La fin d'un monde commun », le philosophe-sociologue Eric Sadin ne dit pas autre chose : « Né avec les progrès technologiques récents, l’apparition d’internet, du smartphone et les bouleversements induits par la révolution numérique (applications donnant le sentiment que le monde est à nos pieds, réseaux sociaux où ma parole vaut celle de tous, mon image magnifiée…), c’est un être ultra connecté, replié sur sa subjectivité, conforté dans l’idée qu’il est le centre du monde. »
Si ce réflexe de se saisir son smartphone pour immortaliser est devenu la norme, dans pareilles circonstances tragiques, certains trouvent néanmoins la ressource de s’en défaire pour venir en aide plutôt que courir derrière une chimère numérique. Il y a moins d’un mois, à Sydney, Ahmed Al Ahmed, n’hésita pas à désarmer l’un des deux terroristes en train de commettre un attentat antisémite. Au mois de juin 2023, à Annecy, un acte de bravoure identique fut accompli par un jeune homme lorsqu’il jeta son sac à dos en direction d’un assaillant au couteau : « Une force en moi m’a dit d’intervenir », déclara-t-il sobrement lorsqu’on lui demanda de décrire son acte héroïque. A chaque fois, et autre titre de ces preuves de courage, point de quête de spectacle numérique, point de recherche de « likes » ou de repartages espérés mais au contraire, le simple fait d’être au monde, comme le mentionnait Heidegger, non pas en tant que spectateurs du réel, mais des êtres plongés dans l’action, la responsabilité et l’engagement.
J’aime la technologie dans toutes ses composantes car elle permet de grandes choses même si, par nature, elle demeure ambivalente. Exactement ce qu’écrivait le philosophe Bernard Stiegler qui rappelait que toute technique est un pharmakon : à la fois remède et poison. Remède, lorsqu’elle étend nos capacités de savoir, de coordination et d’émancipation ; poison, lorsqu’elle capte l’attention, désarme le jugement et court-circuite l’expérience vécue. Livrée sans médiation, sans éducation de l’attention ni cadre symbolique, la technologie ne nous relie plus au monde : elle s’interpose. L’écran devient alors un paravent, non plus une fenêtre. Il ne montre pas le réel pour nous y engager, mais le transforme en spectacle, et l’urgence en contenu. Dans ce basculement silencieux, filmer n’est plus témoigner, c’est, et à ce moment tragique où notre humanité était pourtant convoquée, c’était s’aliéner à la machine tout en se soustrayant à l’action.
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Dans ces moments où la captation d’images précède l’élan de secours, la question ne peut plus seulement être morale ou philosophique mais doit aussi être juridique et cela en aménageant le droit pour que ceux qui s’abstiendraient d’intervenir au motif qu’ils ont préféré filmer alors que la situation leur commandait d’agir, et qu’ils en avaient la possibilité, seraient passibles d’une condamnation, à l’instar de la notion juridique existante de « non-assistance à personne en danger ». Que l’on nomme cela « désertion numérique de secours », « défaillance d’assistance aggravée par usage numérique » ou « entrave numérique à l’obligation d’aide à son prochain », le droit pourrait se charger de rappeler cette évidence: aucune vidéo, aussi virale soit-elle, ne vaut une vie humaine et l’écran, au motif de témoignage viral, ne peut servir d’alibi à l’inaction.
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