OPINION. « L’épargne expatriée des ménages français : doublement en une décennie »
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Michel-Henry Bouchet
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Par Michel-Henry Bouchet (*)
«Éviter de payer des impôts est la seule recherche intellectuelle gratifiante. » (Attribué à John Maynard Keynes)
Confrontée à une croissance anémique depuis une décennie, la France pourrait-elle compter sur un niveau d’épargne exceptionnel pour recouvrer son dynamisme passé ? Le taux d’épargne des ménages atteignait 19 % du revenu disponible en 2025, l’un des plus élevés de la zone euro, et leur patrimoine financier représente environ le double de la dette publique. Pour donner raison à Robert Malthus, cette épargne est à l’opposé d’une situation socio-économique saine : d’abord, il s’agit d’une épargne « frileuse » puisque sa hausse ne s'accompagne pas d'un soutien à l'investissement des ménages. Elle reflète aussi la persistance d’inégalités patrimoniales. Enfin, une partie de cette épargne de précaution est expatriée tel un «bouclier contre l’incertitude », qui reflète des motifs fiscaux, de transmission, ou de diversification financière. À fin 2025, les ménages français détenaient plus de 45 milliards de dollars sur des comptes bancaires hors de France — montant doublé en douze ans et rebelle à la transparence fiscale entrée en vigueur entre-temps. Cette épargne hors frontières illustre aussi « l’équivalence ricardienne » qui stipule que lorsque l'État s'endette pour financer une relance budgétaire, les ménages ne sont pas dupes et anticipent une hausse des déficits et des impôts, ils réduisent alors leur consommation et contrecarrent ainsi l'effet de la relance… tout en « parquant » par prudence leur épargne hors des frontières pour la protéger (taxes, dévaluation, ou inflation).
Les comptes bancaires détenus à l’étranger par les ménages français sont devenus une priorité technique et politique des autorités fiscales. L’évasion fiscale concerne, par définition, ceux qui sont assujettis à l’impôt, et seuls 45% des foyers fiscaux sont imposables. Ces comptes ne totalisent pas la « fuite des capitaux», phénomène plus large qui inclut les investissements financiers et l’acquisition de biens immobiliers ou de luxe hors des frontières. Ils incluent aussi des comptes « licites » détenus par des ménages frontaliers, par exemple. Une proportion importante de ces contribuables réside en Île-de-France ou dans des zones frontalières. On peut distinguer quatre éléments : montants et composition en devises, nombre de ménages détenteurs, évolution de l’épargne expatriée, et forces sous-jacentes.
Pour atteindre 45,3 milliards de dollars sur des comptes bancaires hors de France à fin 2025, ces montants n’ont cessé de croître depuis dix ans. Ils sont considérables comparés aux ménages américains qui dépassent le volume des comptes français que d’environ 36 % alors que le PIB américain/habitant est le double du français. Les comptes des ménages français représentent le double des comptes expatriés italiens et espagnols. La moitié des dépôts est libellée en euros, un tiers en francs suisses, 8 % en dollars et 7 % en livres sterling. Cette composition est restée globalement stable sur la décennie écoulée à l’exception du franc suisse qui représentait moins du quart dix ans auparavant. La seconde question est celle du nombre de ménages et du nombre de comptes. En 2016, environ 300 000 contribuables déclaraient au moins un compte à l’étranger, contre 75 000 foyers fiscaux en 2012 — eux-mêmes le double de l’année précédente. L’année 2018 a marqué l’entrée en vigueur de l’échange automatique d’informations bancaires au sein de l’OCDE (CRS). Les banques internationales doivent désormais transmettre aux États l’identité des titulaires de comptes et le montant des avoirs (directive 2014/107/UE pour l’Union européenne, accord multilatéral OCDE du 29 octobre 2014). L’administration française a ainsi reçu dès 2018 des informations sur plus de 3,5 millions de comptes détenus, directement ou indirectement, par des contribuables français dans 86 États — Suisse, Luxembourg, Panama, Îles Caïmans, Jersey, Guernesey notamment ; quelques pays restent absents (Russie, Turquie, Qatar, Israël, Îles Marshall, Vanuatu, Antigua-et-Barbuda). En cinq ans, ce nombre a plus que doublé. Au total, 7,7 millions de comptes détenus à l’étranger ont été remontés à la France en 2023 via le CRS.
Une hypothèse réaliste est que chaque déclarant dispose de plus d’un compte et que de nombreux détenteurs ne déclarent pas leur compte malgré les pénalités encourues. Une première estimation donne environ 3 millions de ménages. La sous-estimation peut être corrigée grâce aux données issues du système CRS, piloté par l’OCDE. Au total, en croisant les données fiscales et les estimations de sous-déclaration, on peut estimer qu’au moins 4 millions de Français détiennent un compte bancaire à l’étranger, soit environ 10 % de la population active, évaluation cohérente avec le nombre de frontaliers, celui des détenteurs de patrimoine globalisée, et celui de portefeuilles gérés par des fonds d’investissement.
La troisième question est celle de l’évolution. Le doublement des dépôts expatriés a connu rebonds et paliers — fort rebond en 2013 à la suite de la crise des dettes souveraines et d’une zone euro au bord de la récession, poussée en 2015-2017 dans un contexte d’incertitude macro-économique et de crise boursière initiée en Chine, net rebond pendant la pandémie avec 3 milliards d’euros supplémentaires sur l’année 2020 dans un contexte d’épargne nationale exceptionnelle (27 % du revenu disponible, dépassant de plus de 90 milliards d’euros son niveau de 2019, selon l’INSEE), et record historique depuis fin 2024 dans un contexte socio-politique troublé, au niveau national et global. La dernière question est celle des moteurs sous-jacents à l’expatriation fiscale. Ils peuvent inclure l’incertitude socio-économique et politique, les taux de taxation jugés confiscatoires, le différentiel d’inflation avec d’autres pays et celui du taux de change de l’Euro, la volatilité des marchés boursiers, et des menaces géopolitiques. Ces éléments peuvent se refléter dans l’indice d’ « Incertitude de Politique Economique » présenté sur une base mensuelle par les chercheurs de l’Université du Wisconsin-Madison et de Stanford, que le graphique ci-joint illustre. Cet indicateur mesure l’incertitude telle qu’elle apparait dans la presse des principaux pays européens. On observe une nette corrélation entre les dépôts bancaire expatriés par les ménages français et cette « incertitude » ambiante générée par des turbulences économiques et socio-politiques.
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En conclusion, une partie non négligeable de l’épargne des ménages français fuit hors de France tel un « bouclier contre l’incertitude », tout à la fois socio-économique, financier et politique. Aucune perspective d’amnistie fiscale ne parviendra à la ramener en France car « le dentifrice est sorti du tube » et cette épargne déposée dans des banques internationales résulte de transactions financières ou immobilières souvent non déclarées. Seule une crise majeure de liquidité viendrait la contraindre à se réinvestir dans les circuits financiers nationaux. Mais seule une moindre incertitude ambiante pourra générer une confiance renouvelée dans la capacité de la France de recouvrer une croissance soutenable : bonne gouvernance, transparence, et stratégie de développement.
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(*) Michel-Henry Bouchet, ancien Senior Economist à la World Bank, est Emeritus Distinguished Professor of Global Finance à Skema Business School.
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