OPINION. « imprimerie et intelligence articielle : l’histoire ne se repete pas, mais elle begaye ! »
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Xavier Dalloz
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Par Xavier Dalloz, Président de XD Consulting (*)
Rappelons que l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle ne constitue pas une simple innovation technique : elle marque un basculement profond dans la production et la légitimation du savoir. Avant Gutenberg, la connaissance, rare et lente à reproduire, était étroitement contrôlée par l’Église et les universités. L’imprimerie introduit une rupture radicale. En rendant possible la reproduction rapide et à grande échelle des textes, elle transforme le savoir en un objet circulant, reproductible et accessible à des groupes sociaux élargis.
Cette mutation entraîne un séisme culturel et politique. En démultipliant les écrits, elle pulvérise les monopoles de l’interprétation. Là où l’autorité reposait sur la rareté, elle doit désormais affronter la prolifération. La diffusion des bibles en langues vernaculaires et des textes réformateurs permet aux individus de s’approprier le savoir et de proposer des lectures alternatives. Ce phénomène modifie le rapport à la vérité : l’accès direct aux sources forge l'esprit critique, mais génère aussi une vertigineuse multiplication de visions concurrentes.
Or, cette pluralisation s’opère sans mécanismes de régulation adaptés. Les institutions, conçues pour centraliser une information rare, se retrouvent dépassées. Dans ce contexte, les divergences doctrinales se politisent, exacerbées par la vitesse de circulation des idées. Les guerres de religion qui ensanglantent l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles incarnent cette incapacité temporaire à absorber le choc informationnel. Si l’imprimerie n’en est pas l'unique cause, elle agit comme un redoutable catalyseur.
Il est crucial de retenir que la sortie de ce chaos ne s'est pas faite par un retour à l’ordre ancien, mais par une transformation systémique. L’émergence de l’État moderne, le développement de la méthode scientifique et l’affirmation de la liberté de conscience ont permis de stabiliser cette nouvelle coexistence des idées. La société a dû se réinventer pour survivre à l’imprimerie.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle (IA) s’inscrit dans une dynamique historique comparable, mais avec une ampleur inédite. Comme l’imprimerie, elle effondre le coût de diffusion de l’information. Toutefois, elle franchit un cap vertigineux : elle n'automatise plus seulement la transmission, mais la production du savoir. Des systèmes capables de générer des textes, des images et des analyses complexes redéfinissent le rôle de l’humain dans les processus cognitifs. Là où Gutenberg élargissait l’accès aux contenus existants, l’IA multiplie les contenus eux-mêmes.
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Cette évolution engendre une abondance informationnelle extrême qui sature notre capacité collective de vérification et de hiérarchisation. Les critères traditionnels de crédibilité s'effondrent. La production industrielle de contenus en apparence fiables, y compris trompeurs, fragilise les mécanismes de confiance vitaux pour le fonctionnement de nos démocraties.
Parallèlement, l’IA bouleverse nos fondations économiques. Notre modèle repose sur la valorisation du travail humain : l’emploi distribue les revenus qui, à leur tour, soutiennent la demande. L’automatisation croissante des tâches cognitives fracture cette logique. Si une part significative de la valeur est produite par des machines, la question de sa répartition devient explosive. Sans mécanismes de redistribution radicalement nouveaux, le risque d'une concentration accrue des richesses entre les mains de ceux qui contrôlent ces infrastructures est considérable.
Cette concentration s’accompagne d’une asymétrie de pouvoir inédite. Les géants technologiques monopolisent les données et la puissance de calcul, tandis que de petits groupes peuvent acquérir des capacités d’action perturbatrices. Le danger suprême réside dans la vélocité de cette mutation : là où les effets de l’imprimerie se sont étalés sur plusieurs générations, ceux de l’IA s'abattent sur nous en quelques années. Ce gouffre entre la foudre technologique et la lenteur de nos adaptations institutionnelles crée une vulnérabilité critique.
Le parallèle avec l’imprimerie nous livre une leçon existentielle : les révolutions de l’information exigent de réinventer les cadres qui les contiennent. Face à l’IA, cela implique de repenser la distribution de la valeur, de redéfinir la place du travail et de moderniser nos institutions démocratiques. L’enjeu n'est pas d'empêcher la technologie, mais de créer les conditions de son intégration équitable. L’histoire nous prévient : l’absence d’adaptation mène au chaos. Serons-nous capables d’adapter nos structures collectives assez vite pour éviter une crise majeure ? La réponse est NON, si nos décideurs continuent à automatiser le passé comme aux pires heures de la naissance de l’imprimerie.
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(*) Xavier Dalloz dirige depuis plus de trente ans le cabinet Xavier Dalloz Consulting (XDC), spécialisé dans le conseil stratégique sur l'intégration des technologies émergentes afin d'offrir aux entreprises un véritable avantage concurrentiel. Il est directeur international de la CMAI, la plus grande association professionnelle du numérique en Inde, qui regroupe plus de 48 500 membres.
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