OPINION. « Face à la Chine, l’Europe doit rééquilibrer ses dépendances stratégiques »
latribune.fr

Véronique Chabourine
DR
latribune.fr

Véronique Chabourine
DR
Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le 7 mai, les ministres du G7 échangeaient sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques en amont du sommet d’Évian, tandis que la France présentait un plan national sur les métaux critiques et les terres rares. En décembre 2024, la Chine a interdit l’exportation vers les États-Unis de plusieurs minerais stratégiques, après avoir déjà renforcé depuis 2023 les contrôles sur plusieurs matériaux critiques utilisés dans les semi-conducteurs, les batteries et les technologies de défense. La Chine concentre aujourd’hui près de 90 % du raffinage des terres rares et occupe une position centrale dans plusieurs chaînes critiques de transformation industrielle. L’OCDE souligne que les restrictions à l’exportation sur les minerais critiques ont été multipliées par cinq depuis 2009 et que près de 70 % des exportations mondiales de cobalt et de manganèse faisaient déjà l’objet d’au moins une restriction entre 2022 et 2024.
L’objectif européen est clair : réduire les dépendances jugées les plus critiques, afin d’éviter qu’une rupture d’approvisionnement puisse paralyser des secteurs devenus essentiels. Diversification des fournisseurs, relocalisation industrielle, recyclage et stocks stratégiques. Mais les marges de manœuvre restent limitées. L'Union européenne importe encore environ 95 % de ses terres rares de Chine, de Malaisie et de Russie. Le cabinet Bain estime que seuls 2 à 5 projets miniers hors Chine sur les 50 envisagés dans le monde seraient économiquement viables dans les conditions actuelles. Ces stratégies visent à réduire la vulnérabilité systémique des chaînes critiques et à limiter les risques de « cascades de défaillance ». Dans des systèmes fortement intégrés, la perturbation d’un maillon critique peut désormais produire des effets de propagation bien au-delà du secteur initialement touché.
Toutes les dépendances ne se valent pas. Certaines relèvent d’un simple approvisionnement, quand d’autres s’inscrivent dans des interdépendances asymétriques, où le contrôle de quelques étapes critiques suffit à structurer un rapport de force. Les minerais stratégiques concentrent aujourd’hui cette double dimension : ils constituent à la fois une dépendance matérielle pour l’Europe et, du fait de la maîtrise chinoise des capacités de transformation et de raffinage, un point de passage structurant dans les chaînes de valeur mondiales. Ce basculement d’une dépendance de ressource vers une dépendance de position transforme une vulnérabilité économique en enjeu de puissance. Il impose dès lors une réponse à deux niveaux : réduire les expositions les plus critiques, tout en reconstruisant des positions capables d’organiser, à leur tour, certaines interdépendances.
Réduire une vulnérabilité ne suffit pas à rééquilibrer un rapport de puissance structuré autour de points de passage critiques. La stabilité repose aussi sur la capacité à créer, à son tour, certaines dépendances réciproques. C’est déjà ce que révèlent plusieurs chokepoints occidentaux. Les machines de lithographie avancée d’ASML constituent déjà un chokepoint critique pour l’industrie technologique chinoise. L’accès aux marchés européens, certaines technologies critiques et plusieurs normes européennes constituent déjà des dépendances stratégiques pour Pékin. L’Europe doit désormais accélérer ses efforts pour réduire ses vulnérabilités et construire des positions susceptibles, à terme, de devenir de nouveaux chokepoints technologiques. C’est notamment l’ambition du European Chips Act, mais aussi des programmes EuroHPC et des AI Factories européennes, destinés à renforcer les capacités européennes dans les semi-conducteurs, le calcul intensif et l’intelligence artificielle
Réduire une dépendance ne passe pas toujours par plus d’indépendance, mais aussi par la création d’autres dépendances stratégiques.
.
latribune.fr