OPINION. « Iran-Qatar : pourquoi Téhéran s’en prend maintenant à Doha »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Pour un pays qui représente une part essentielle de l’approvisionnement mondial en GNL, soit 20%, l’arrêt de ces infrastructures constitue un choc énergétique majeur et un signal politique d’une rare intensité. Nous ne sommes plus dans la guerre indirecte mais désormais dans un engrenage direct.
Pour mesurer la portée de cette escalade, il faut revenir à la nature singulière des relations entre Doha et Téhéran. Les deux pays partagent le plus grand gisement gazier du monde, exploité sous le nom de North Field côté qatari et South Pars côté iranien. Cette réalité géographique a imposé, depuis des décennies, une forme de rationalité commune. Même au plus fort des tensions régionales, les deux capitales ont maintenu des canaux de coordination technique et diplomatique.
Le Qatar, puissance énergétique devenue acteur global, n’a jamais cherché l’affrontement direct avec l’Iran. Sa stratégie a toujours consisté à préserver la stabilité du Golfe, condition indispensable à la prospérité de son modèle économique. De son côté, l’Iran, sous sanctions, avait tout intérêt à éviter une rupture totale avec un voisin capable d’offrir des espaces de respiration diplomatique et logistique.
Lors de la crise du blocus imposé au Qatar en 2017 par certains de ses voisins arabes, Téhéran avait d’ailleurs facilité l’ouverture de routes commerciales et aériennes alternatives. Cette coopération n’était pas idéologique, encore moins stratégique au sens militaire du terme. Elle était dictée par un calcul froid : préserver un équilibre minimal dans une région structurellement instable.
En frappant aujourd’hui les infrastructures gazières qataries, l’Iran s’attaque non seulement à une économie, mais à l’un des piliers de cette coexistence pragmatique.
Depuis plus d’une décennie, le Qatar s’est imposé comme un médiateur central dans de nombreuses crises internationales. Sa diplomatie de l’intermédiaire lui a permis de dialoguer avec des acteurs que d’autres capitales refusaient de fréquenter. Afghanistan, Liban, dossiers humanitaires, négociations indirectes entre Washington et Téhéran : Doha a cultivé une position d’équilibre, parfois critiquée, mais souvent indispensable.
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Cette capacité à parler à tous faisait du Qatar un acteur à part dans le paysage du Golfe. Ni aligné totalement sur Washington, ni hostile frontalement à l’Iran, il incarnait une forme de diplomatie transactionnelle, souple, adaptée aux conflits contemporains.
En s’en prenant à lui, le régime iranien ne frappe pas seulement une monarchie. Il attaque un mécanisme de désescalade. Il réduit l’espace du dialogue. Il fragilise l’un des rares acteurs capables d’amortir les chocs régionaux.
Les frappes contre les installations gazières qataries s’inscrivent dans une dynamique plus large : celle d’un régime iranien engagé dans une stratégie de pression asymétrique tous azimuts et prêt à se venger, en frappant tous les pays partenaires des États-Unis dans la région. Le Qatar accueille la plus grosse base américaine hors sol au monde. Depuis des années, Téhéran utilise drones, milices et relais indirects pour maintenir une capacité de nuisance sans entrer dans une confrontation frontale.
Mais l’accumulation des attaques modifie la perception régionale. Ce qui relevait hier de la guerre grise devient aujourd’hui une menace directe contre les infrastructures vitales des monarchies du Golfe. En s’en prenant au Qatar, l’Iran élargit le cercle de ses adversaires potentiels à des États qui, jusqu’ici, privilégiaient la prudence face aux opérations américaines ou israéliennes.
Cette fuite en avant révèle une tension interne profonde. Sur le plan intérieur, le régime est confronté à une économie fragilisée, à des sanctions persistantes et à une société qui aspire à davantage de stabilité. Sur le plan extérieur, il multiplie les fronts pour recréer une dynamique de résistance et de mobilisation.
Mais transformer des partenaires pragmatiques en cibles ne renforce pas une position stratégique. Cela accentue l’isolement. Cela pousse les monarchies du Golfe à resserrer leurs mécanismes de défense collective. Cela accroît le risque d’un engrenage incontrôlable.
L’arrêt de la production gazière qatarie, même temporaire, démontre combien l’énergie est devenue un champ de bataille. Or l’économie mondiale reste profondément dépendante de la stabilité du Golfe. Une escalade durable ne serait pas seulement régionale, elle serait systémique.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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