OPINION. « Défense européenne : l’exception qui mine l’autonomie stratégique »
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Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, Analyste stratégique
En février 2026, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne ont finalisé un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine. Selon les modalités arrêtées, environ 60 milliards seront consacrés à des achats et à des investissements auprès d’entreprises européennes ou associées. L’objectif est de soutenir l’Ukraine tout en renforçant la base industrielle de défense.
À côté de cet engagement collectif, les achats d’armement réellement coordonnés restent marginaux. À peine 10 % de la valeur des marchés,, selon les estimations disponibles et les avis publiés font l’objet d’une mise en concurrence transfrontalière, tandis que près des trois quarts des dépenses vont à des industriels nationaux. Depuis 2022, l’essentiel des acquisitions s’est fait hors UE : entre février 2022 et juin 2023, environ 78% des achats ont été réalisés auprès de fournisseurs non européens, dont 63% américains. Cette fragmentation empêche la constitution de volumes suffisants, limite les économies d’échelle et freine l’émergence d’une véritable base industrielle européenne. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les dépenses de défense des États membres ont continué d’augmenter. En 2025, elles ont dépassé 380 milliards d’euros, soit désormais près de 2 % du PIB de l’Union, avec plusieurs pays au-dessus ou proches de cet objectif fixé par l’OTAN. Cette montée des budgets traduit une prise de conscience stratégique, mais elle ne s’est pas accompagnée d’une transformation équivalente des modes d’acquisition et de production. Sur la période 2022 et 2023, près de 60 % des commandes de matériel majeur ont encore été passées auprès d’entreprises américaines, signe de la persistance d’une forte dépendance industrielle et technologique. Dans le même temps, l’essentiel des dépenses d’équipement demeure décidé à l’échelle nationale, selon des priorités, des standards et des calendriers distincts. Faute de pilotage commun, l’augmentation des budgets alimente une juxtaposition de programmes fragmentés. Contrairement aux États-Unis, dotés d’un acheteur central et de standards unifiés, l’Union exploite plus de 150 systèmes majeurs recensés, contre moins de 30 outre-Atlantique. Cette dispersion renchérit les coûts, allonge les délais et freine la production en série. Si cette résistance à la mutualisation s’explique en partie par des logiques diplomatiques et industrielles nationales, elle repose surtout sur l’absence persistante de standards communs. La personnalisation excessive des cahiers des charges fragilise la rentabilité industrielle et place l’Europe en désavantage face au modèle américain. Sans socle commun, aucune base industrielle intégrée ne peut émerger. Selon le rapport 2024 du Coordinated Annual Review on Defence (CARD) de l’Agence européenne de défense, la coopération entre États membres demeure insuffisante et la fragmentation des marchés nuit à la cohérence des capacités et à l’efficacité des dépenses. Plusieurs rapports récents de la Commission européenne, notamment dans le cadre de l’EDIS, et de l’Agence européenne de défense soulignent que cette fragmentation fragilise la sécurité d’approvisionnement, limite la capacité de reconstitution des stocks et compromet la soutenabilité d’un effort prolongé en cas de crise majeure.
Au-delà des montants affichés, la puissance militaire se mesure à la structure même des budgets. L’OTAN recommande de consacrer au moins 20 % des dépenses de défense à l’acquisition de nouveaux équipements. Or, dans plusieurs États européens, la hausse récente a surtout bénéficié aux dépenses de personnel et de fonctionnement, au détriment du renouvellement capacitaire. Cette configuration fragilise mécaniquement la base industrielle. Sans commandes massives, régulières et standardisées, aucune montée en puissance productive n’est possible. C’est ce déséquilibre que la Commission européenne cherche désormais à corriger à travers sa Stratégie industrielle de défense (EDIS), qui vise 50 % d’achats au sein de la base industrielle européenne d’ici 2030, 60 % en 2035, et 40 % d’achats collaboratifs, d’ici 2030. Les analyses du centre LSE IDEAS (London School of Economics) rappellent que l’autonomie stratégique repose d’abord sur l’intégration industrielle : standards communs, chaînes de production et capacité de montée en cadence. Dans une logique de power politics, telle que l’a théorisée Arnold Wolfers, cette architecture devient un levier direct de puissance et de crédibilité. Dans la lignée de Susan Strange, qui analysait la puissance comme la capacité à structurer durablement les systèmes de production, de sécurité et de savoir, l’enjeu est ici moins militaire qu’industriel et organisationnel. C’est le cœur de l’approche « puissance/ flux » : un soft power normatif ne tient durablement que s’il est adossé à un hard power robuste, fondé sur une capacité industrielle autonome et un marché européen de la défense.
En ce sens, une intégration crédible ne suppose pas de tout mutualiser indistinctement. Elle implique d’identifier en priorité les capacités qui structurent directement la souveraineté et l’autonomie opérationnelle. Cinq domaines apparaissent aujourd’hui centraux : la défense aérienne et antimissile, les drones et systèmes autonomes, le spatial militaire et le renseignement, les munitions et stocks stratégiques, ainsi que la cyberdéfense et la guerre électronique. Ces capacités conditionnent la liberté d’action, la résilience en cas de crise et la capacité à durer dans un conflit de haute intensité. Leur renforcement à l’échelle européenne permettrait de consolider les fondements de la crédibilité stratégique. L’objectif n’est ni la centralisation intégrale ni l’effacement des souverainetés nationales, mais la construction d’une intégration ciblée fondée sur des règles communes et des incitations partagées. Cela suppose des cahiers des charges européens reposant sur un socle standardisé majoritaire, tout en préservant des marges d’adaptation nationales. Les financements européens devraient accompagner en priorité les programmes respectant ces standards et contribuant à la consolidation de la base industrielle européenne.
Une telle approche permettrait de transformer la dispersion actuelle en levier de performance collective, en créant des volumes suffisants pour soutenir une production compétitive et durable. Compte tenu du retard accumulé, cette intégration devra s’appuyer sur une phase d’accélération stratégique, limitée dans le temps, fondée sur des achats coordonnés et des programmes industriels massifiés.
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L’enjeu n’est pas institutionnel, mais structurel : construire les fondations industrielles sans lesquelles l’autonomie stratégique restera un slogan.
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Souces :
LSE IDEAS — Strategic Autonomy not without integration - https://feps-europe.eu/wp-content/uploads/2022/01/Strategic-Autonomy-Not-without-integration.pdf
Susan Strange — “States and Markets” / travaux sur la puissance structurelle
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