OPINION. « De Paris à Nairobi, nous refusons une révolution de l’IA sous dépendance »
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Clara Chappaz et Philip Thigo
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Clara Chappaz et Philip Thigo
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Par Clara Chappaz, Ambassadrice pour le Numérique et l’IA de la France et Philip Thigo, Envoyé Spécial pour la Technologie de la République du Kenya (*)
Environ 70% des modèles d’IA fondamentaux utilisés en Europe ont été développés aux États-Unis, et trois « hyperscalers » américains représentent plus de 65% du marché mondial du cloud. Tandis que les IA sont majoritairement anglophones, l’Afrique parle plus de 2 000 langues et l’Europe compte plus de 200 langues, dont 24 langues officielles.
Nous vivons un tournant géopolitique qui impose à l’Afrique et à l’Europe de construire ensemble leur souveraineté technologique. Car aujourd’hui, le paysage de l’IA est dominé par un petit nombre d’acteurs, principalement états-uniens et chinois, dont les centres de décision et les intérêts économiques restent éloignées de ceux des citoyens africains et européens. C’est pourquoi la France et le Kenya croient en une troisième voie fondée sur l’autonomie stratégique, la diversité culturelle et le respect mutuel. L’Afrique et l’Europe ne doivent pas simplement adopter des cadres d’IA conçus ailleurs. Elles doivent façonner les normes mondiales à partir d’une position de force. Cela suppose d’investir massivement dans les talents africains et européens, et de construire une infrastructure de cloud et de calcul souveraine, de sorte que nos données ne soient pas pilotées à des milliers de kilomètres de chez nous.
Cette ambition exige de renforcer nos partenariats sur l’ensemble de la chaîne de valeur. À Nairobi, nous posons les bases d’une IA africaine et européenne autonome et souveraine. Le premier chantier est celui des infrastructures et de la connectivité. En s’appuyant sur l’expertise d’entreprises comme Eutelsat, qui connecte des millions d’Africains dans les zones rurales, ou Orange, présent dans 18 pays africains, l’Afrique gagne des infrastructures critiques à ses propres conditions ; les entreprises européennes gagnent un marché continental dans lequel elles peuvent se développer et innover. Deuxièmement, les compétences. Renforcer les talents grâce à des programmes de formation et de mobilité, à des partenariats de recherche, dans le but de construire une génération de leaders de l’IA enracinés dans leur pays d’origine. Le CNRS a récemment ouvert un bureau à Nairobi et a co-financé plusieurs dizaines de projets de recherche dans des universités africaines. C’est dans ce même esprit de co-construction que le premier centre de données « prêt pour l’IA » d’Afrique de l’Est a ouvert ses portes à Nairobi en 2024, grâce à un projet commun entre Schneider Electric et son partenaire local kenyan. La France apporte le calcul, les modèles, la présence industrielle ; l’Afrique apporte le talent, les cas d’utilisation, et un marché continental dynamique en forte croissance. Mais les infrastructures seules ne suffiront pas. Les modèles open source constituent une partie essentielle de cette équation. Des modèles accessibles comme ceux proposés par Mistral permettent aux développeurs à Paris, à Varsovie, à Nairobi ou à Abidjan de déployer des outils d’IA dans leur langue, adaptés aux réalités locales, et non imposés de l’extérieur.
De Nairobi à Évian, et au-delà. Le Sommet Africa Forward se tient un mois avant le G7 à Évian, pour lequel les engagements pris à Nairobi cette semaine seront clés. La présence du Kenya en tant que pays invité envoie un signal clair : la conversation mondiale sur l’IA ne peut se faire sans l’Afrique. Nous plaidons pour protéger les enfants en ligne, pour une IA ouverte en tant que bien public mondial, pour une IA durable et responsable, et pour une IA à impact réel. Le prochain chapitre de la révolution de l'IA s'écrira à Nairobi et à Paris, à Kigali et à Abidjan, à Dakar et à Lyon, par nous et pour nous.
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(*) Clara Chappaz est Ambassadrice de France pour le numérique et l'intelligence artificielle depuis décembre 2025, rattachée au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Avant cette nomination, elle a exercé les fonctions de Ministre déléguée puis de Secrétaire d'État chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique au sein des gouvernements Bayrou et Barnier, entre septembre 2024 et septembre 2025. C'est la première fois que l'intelligence artificielle figurait dans l'intitulé d'un portefeuille ministériel en France. Clara Chappaz a dirigé la Mission French Tech de 2021 à 2024, où elle a accompagné la croissance et l'internationalisation de l'écosystème des startups françaises pendant trois ans. Elle y a notamment élaboré un Pacte Parité signé par plus de 700 startups. Son parcours professionnel s'est construit dans l'univers des startups technologiques à l'international. Elle a été Chief Business Officer de Vestiaire Collective, la licorne française de revente de mode haut de gamme. Avant cela, elle a dirigé l'expansion internationale de Lyst, moteur de recherche de mode soutenu par LVMH à Londres, et a occupé des postes de direction chez Zalora, première plateforme de e-commerce de mode en Asie du Sud-Est, entre Bangkok et Singapour. Pendant son MBA à Harvard, elle a cofondé Lullaby, une marketplace dédiée aux produits d'occasion pour enfants. Elle est diplômée de l'ESSEC Business School et titulaire d'un MBA de la Harvard Business School. Elle est également auditrice de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale. ********** Philip Thigo est l'Envoyé Spécial pour la Technologie de la République du Kenya, nommé en mars 2024 par le Président William Ruto. Il est le premier ambassadeur pour la technologie du continent africain. Son parcours est singulier. Philip Thigo a grandi à Kibera, l'un des plus grands quartiers informels de Nairobi. Il a construit sa carrière sur plus de vingt ans d'expérience dans la technologie, les politiques publiques et la gouvernance, en travaillant avec des organisations internationales, les Nations Unies, des fondations et des écosystèmes de startups en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. En 2023, il a été nommé par le Secrétaire général des Nations Unies au Comité consultatif de haut niveau sur l'intelligence artificielle. Il est reconnu comme l'une des 100 personnalités les plus influentes au monde dans le domaine du gouvernement numérique par Apolitical, figure dans le top 100 mondial en intelligence artificielle, et a reçu le prix Mozilla RISE25 comme l'un des cinq défenseurs mondiaux du développement responsable de l'IA. Avant sa nomination diplomatique, il était directeur fondateur pour l'Afrique de la Thunderbird School of Global Management à l'Arizona State University, où il dirigeait les initiatives de leadership mondial sur le continent, avec un focus sur la quatrième révolution industrielle. Il a également exercé les fonctions de conseiller sur les données et le gouvernement ouvert auprès du bureau du Président du Kenya. En début de carrière, Philip Thigo a cofondé le Budget Tracking Tool et Huduma, des plateformes dédiées à la transparence et à la responsabilité gouvernementale. Il a également cocréé Uchaguzi avec Ushahidi, un outil de surveillance électorale. Il est cofondateur et membre du comité de pilotage de plusieurs initiatives internationales, notamment la Coalition for Digital Environmental Sustainability (CODES) et le Global Blockchain Business Council (GBBC). Philip Thigo est titulaire d'un Master en Global Management de la Thunderbird School of Global Management à l'Arizona State University. Dans ses fonctions actuelles, il porte la stratégie technologique du Kenya à l'international dans le cadre du Bottom-Up Economic Transformation Agenda du Président Ruto. Cette semaine, il co-modère avec Clara Chappaz la table ronde sur l'IA et le numérique au Sommet Africa Forward à Nairobi, et a co-signé avec elle une tribune sur la souveraineté numérique africaine et la troisième voie pour l'IA.
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