OPINION. « Groenland : souveraineté réelle, fantasmes politiques et vérités juridiques »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Depuis des semaines, bien que tout soit inscrit dans le programme de Trump depuis des années, un coup d’accélérateur a été donné par la Maison Blanche pour trouver un moyen pour Washington de s’emparer de l’île au nom d’impératifs sécuritaires. Menaces à peine voilées d’appropriation, provocations sur un éventuel rachat de l’île, rappels appuyés de l’intérêt stratégique américain pour l’Arctique : la séquence a choqué les Européens, ravivé les réflexes de souveraineté et réveillé une inquiétude diffuse sur l’avenir de cette immense terre glacée sous contrôle danois. Dans le même temps, fait beaucoup moins commenté, les Européens ont mené leurs premiers exercices militaires au Groenland, rejoignant ainsi une présence américaine ancienne et continue. Cette double dynamique révèle une réalité plus complexe qu’un simple bras de fer entre Washington et Copenhague.
Derrière les déclarations fracassantes, la question centrale est celle des légitimités. Qui est légitime au Groenland ? Le Danemark par l’histoire et le droit ? Les Groenlandais eux-mêmes par le principe d’autodétermination ? Les États-Unis par leur présence stratégique ancienne et leurs accords juridiques ? Ou l’Europe, dont fait partie le Danemark au nom d’une souveraineté collective tardivement redécouverte ? Et quid de l’OTAN dont tous les protagonistes font partie ? Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut sortir du registre de l’indignation et revenir aux faits historiques, juridiques et géopolitiques.
Le Groenland, entre domination danoise et aspirations inachevées à l’indépendance
Le Groenland est sous domination danoise depuis le XVIIIe siècle, lorsque le royaume du Danemark-Norvège établit durablement son contrôle sur l’île. Longtemps administré comme une colonie, le territoire a été intégré officiellement au Royaume du Danemark en 1953. Ce lien n’a jamais été pleinement consensuel. Si le Danemark a investi dans les infrastructures et assuré un certain niveau de protection sociale, il a aussi imposé une tutelle politique, culturelle et administrative lourde, souvent vécue comme paternaliste par les Groenlandais.
Cette relation s’est profondément dégradée dans les années 1960 et 1970, lorsque Copenhague a mené des politiques de contrôle démographique particulièrement brutales, notamment des campagnes de stérilisation forcée visant des femmes groenlandaises. Ces pratiques, aujourd’hui largement documentées, ont laissé une trace durable dans la mémoire collective et nourrissent encore le ressentiment à l’égard du Danemark. Elles expliquent en grande partie la montée du sentiment indépendantiste.
Depuis l’instauration de l’autonomie renforcée en 2009, le Groenland dispose de larges compétences internes et du droit, en théorie, d’accéder à l’indépendance par référendum. Mais cette indépendance reste économiquement difficilement soutenable à court terme, tant le territoire dépend encore des subventions danoises. Les indépendantistes groenlandais veulent avant tout être indépendants de tout le monde, du Danemark comme des États-Unis. Ils ne rêvent ni d’un rattachement à Washington ni d’un statut de protectorat occidental. Leur aspiration est nationale, pas géopolitique.
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Souveraineté juridique et présence américaine : une zone grise volontairement ignorée
Sur le plan du droit international, le Groenland appartient au Royaume du Danemark, reconnu comme tel par la communauté internationale. Toute tentative d’appropriation forcée par un autre État constituerait une violation manifeste du principe de souveraineté et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Sur ce point, les déclarations de Trump sur un possible rachat de l’île ont été perçues comme juridiquement aberrantes, voire provocatrices.
Mais cette lecture reste véritablement insuffisante si l’on ignore un élément central, largement absent du débat médiatique depuis des semaines. Les États-Unis sont présents au Groenland depuis la Seconde Guerre mondiale, et cette présence est encadrée juridiquement. L’accord de défense signé en 1951 entre les États-Unis et le Danemark autorise Washington à maintenir des bases militaires sur l’île, dont la base stratégique de Thulé, aujourd’hui intégrée au dispositif antimissile et de surveillance arctique américain. Cet accord donne aux États-Unis une liberté d’action militaire considérable sur le territoire, sans remettre formellement en cause la souveraineté danoise.
Rien, dans ce cadre juridique, n’interdit aux États-Unis d’accroître leur présence, leurs infrastructures ou leur influence stratégique au Groenland, tant que cela se fait avec l’accord formel de Copenhague. Autrement dit, la montée en puissance américaine sur l’île n’est pas nécessairement illégale. Elle est progressive, contractuelle et déjà ancienne. Trump ne propose pas une rupture juridique, mais une accélération brutale et assumée d’un rapport de force existant depuis des décennies. Il est le roi de la politique du fait accompli dans la géopolitique mondiale actuelle.
Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, le plus spectaculaire mais aussi le moins probable politiquement, serait un accord financier massif dans lequel le Danemark céderait sa souveraineté en échange d’un deal économique jugé irrésistible. Ce serait un accord entre membres de l’OTAN qui s’inscrirait aussi au nom d’une nécessité sécuritaire face aux appétits chinois et russe avec la fonte des neiges et l’ouverture des grandes voies arctiques comme la présence des terres rares précieuses sur l’île.
Le deuxième scénario est celui d’une montée des tensions entre Européens et Américains, non pas vers un conflit armé, mais vers une guerre économique, juridique et stratégique. Ce serait absurde pour l’OTAN et sa survie. Exercices militaires concurrents, pression diplomatique, rivalités industrielles autour des ressources arctiques, désaccords sur la gouvernance des routes maritimes : le Groenland deviendrait alors un théâtre de confrontation indirecte entre alliés occidentaux.
Le troisième scénario, paradoxalement celui que Trump met le plus en avant, est celui d’un affaiblissement occidental laissant le champ libre à d’autres puissances. La fonte accélérée des glaces, l’ouverture des routes arctiques et l’accès aux ressources critiques pourraient, dans dix ou quinze ans, permettre à la Russie ou à la Chine d’exercer une emprise économique, technologique ou financière déterminante sur le Groenland. Dans cette lecture, l’activisme américain se présente comme une politique de prévention stratégique plutôt que comme une entreprise de conquête.
Pour Copenhague, le Groenland n’est ni un territoire à vendre (pour le moment) ni une simple monnaie d’échange géopolitique. Il est au croisement d’une histoire coloniale douloureuse, d’un droit international ambigu et d’une compétition stratégique mondiale qui s’intensifie. Les déclarations de Trump choquent le vieux continent par leur brutalité, mais elles révèlent surtout l’impréparation européenne et les ambiguïtés juridiques entretenues depuis des décennies. La véritable question n’est pas de savoir qui crie le plus fort, mais qui est capable de proposer une vision crédible, respectueuse des Groenlandais, et stratégiquement cohérente pour l’Arctique du XXIe siècle.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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