OPINION. « Les blockchains dans la finance traditionnelle en voie de colonisation par les Etats-Unis »
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François-Valéry Lecomte et Charles Cuvelliez
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Par François-Valéry Lecomte, CEO de Belfius Asset Management et Charles Cuvelliez, professeur à l’Université libre de Bruxelles (Ecole Polytechnique de Bruxelles)
C’est très concret aussi : imagine-t-on son dépôt bancaire sous forme d’un jeton dans un registre distribué plutôt qu’un enregistrement dans un centre de données de sa banque ?
Il y a urgence, dit la place de Paris (Paris Europlace) qui consacre un rapport sur le sujet. L’engagement américain contraste avec la prudence européenne. Si Washington parvient à structurer un écosystème financier efficient fondé sur la DLT, dont les Etats-Unis auront le contrôle de l’infrastructure, c’est encore plus d’attractivité pour le dollar au détriment de l’euro.
Aux États-Unis, tout commence avec le décret présidentiel du 23 janvier 2025. Donald Trump y annonce la création d’un « President’s Working Group on Digital Asset Markets », chargé de piloter la politique américaine en matière de crypto-actifs. Il renonce à l’e-dollar, la monnaie numérique de la Fed (alors que la BCE veut un e-euro, absolument) pour tout miser sur les stablecoins en dollars, qui en ont le monopole. Les États-Unis font le choix d’un modèle de finance numérique fondé l’innovation privée.
Le GENIUS Act, adopté ensuite le 18 juillet 2025, encadre les stablecoins en leur donnant un statut d’actif liquide : ils pourront servir de collatéral pour les opérations sur dérivés et faciliter les règlements interbancaires. L’application effective du texte est prévue pour début 2027, mais plusieurs émetteurs — Circle, Ripple, Fidelity Digital, Bitgo et Paxos — ont déjà obtenu une licence provisoire. Tether, leader du marché avec près de 188 milliards USD en circulation début 2026, va suivre. En parallèle, les grandes banques américaines privilégient la tokenisation des dépôts. La question ne se pose même pas encore en Europe : l’e-euro n’a pas encore vu le jour, ne semble pas suivre la voie d’un registre distribué. Le montant qu’on pourra posséder en e-euro sera limité pour ne pas vider, justement les dépôts.
La rivalité entre stablecoins et dépôts tokenisés pose une question centrale aux USA, dit le rapport — celle de la rémunération. Les banques défendent l’interdiction de tout rendement, tandis que l’industrie des cryptoactifs milite pour plus de flexibilité. Ce débat devrait se poursuivre dans le cadre du futur CLARITY Act, censé préciser les règles sur le terrain. Le GENIUS Act impose aux émetteurs de stablecoins de garantir le remboursement à parité — en permettant à tout détenteur de convertir son jeton contre sa valeur nominale dans des délais raisonnables et à des frais transparents. Dans les faits, cette promesse n’est pas pleinement assurée : les stablecoins s’échangent surtout sur le marché secondaire, dont la liquidité devient un facteur critique, entraînant une forte concentration autour de quelques acteurs.
Les dépôts tokenisés, eux, offrent une logique plus proche du modèle bancaire traditionnel, avec des règles claires de gestion du risque et de la liquidité.
Les risques diffèrent aussi: un dépôt emporte un risque bancaire (contrepartie), tandis qu’un stablecoin dépend de la qualité des actifs qui le garantissent — souvent des bons du Trésor américain. Il faut en effet se rappeler qu’un stablecoin est fondamentalement un dollar américain en version crypto, émis par une institution qui conserve en contrepartie des dollars en bonne et due forme.
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L’interopérabilité reste un défi majeur : pour que stablecoins et dépôts tokenisés soient acceptés dans les règlements interbancaires, ils doivent pouvoir circuler sans friction ni perte de valeur dans le monde traditionnel des banques. Au privé, donc, le soin de bâtir un système d’échanges fluide, sécurisé et interconnecté. Pour Paris Europlace, l’équilibre qui se met déjà en place aux USA est vertueux : les dépôts tokenisés seront utilisés pour les paiements domestiques, les stablecoins, sans rendement (pour l’instant) ni garantie fédérale, pour les flux internationaux. Ces stablecoins offrent aux épargnants étrangers un moyen privilégié d’accéder au dollar s’ils ne peuvent y accéder autrement. La dollarisation des pays émergents s’intensifiera et l’impuissance des banques centrale à piloter les économies s’aggravera/ Un des principaux avantages cités par les utilisateurs de stablecoins est d’ailleurs la possibilité de paiements 24/7, y compris lorsque les banques sont fermées, notamment pour les paiements transfrontaliers.
En théorie, les stablecoins peuvent être émis en contrepartie de n’importe quelle devise. La réalité actuelle c’est que plus de 95% des stablecoins sont émis en dollar. Bref, les USA ont créé un appel d’air pour leur dollar, une fois de plus. Car pour chaque stablecoin USD, l’émetteur doit acheter un dollar, souvent sous la forme d’une obligation d’état américaine. Coup double donc : renforcement de la souveraineté du dollar et financement du déficit américain. Dernièrement, ce sont les épargnants du Vénézuéla que Donald Trump peut remercier…
L’Europe doit jouer les registres distribués autrement, dit Paris Europlace, en capitalisant sur sa force : les fondements de son modèle monétaire qui privilégié le crédit et des dépôts via les banques. C’est elles qui irriguent l’économie. Les dépôts tokenisés devraient constituer une priorité stratégique, car ils ancrent la finance numérique dans l’économie réelle.
L’Union européenne avait pris de l’avance en matière de réglementation avec le règlement MiCA, entré en vigueur en 2023. Il encadre les cryptoactifs et les prestataires de services, mais les émissions en euros sont restées marginales et les tokens sur DLT adossés à des actifs n’ont, à ce stade, pratiquement pas décollé. Dans quelques jours, la première bourse qui repose sur les registres va cependant démarrer : Lise. Mais il en aura fallu du temps. Pour Europlace Paris, le régime pilote européen pour les infrastructures de marché fondées sur les registres distribué, lancé en 2023, n’a pas rencontré le succès attendu. Il est trop contraignant et il limite aussi trop fortement l’ampleur des projets.
La Commission estime que deux freins principaux bloquent encore le développement de ces solutions en Europe : un régime pilote trop restrictif et l’absence de sécurité juridique suffisante dans les cadres réglementaires classiques.
Les souscriptions passent encore souvent par une conversion en monnaie classique, ce qui casse l’intérêt d’un fonctionnement entièrement numérique, ajoute le rapport.
Pour que la chaîne fonctionne de bout en bout, il faudrait reconnaître juridiquement un moyen de paiement compatible avec la blockchain et harmoniser davantage les règles entre pays européens. Aujourd’hui, chaque État garde ses propres définitions et ses propres cadres, ce qui freine l’émergence d’un véritable marché commun.
Le cadre prudentiel bancaire complique aussi les choses : les stablecoins sont traités plus sévèrement que d’autres actifs numériques, avec des exigences de capital et de liquidité dissuasives. Sans règles plus simples, sans statut juridique clair et sans meilleure coordination européenne, la tokenisation restera cantonnée à des usages limités.
Un basculement industriel vers les registres distribués et les tokens est déjà engagé aux USA, et la question est désormais de savoir qui fixera les standards du nouveau système financier. Les États-Unis avancent vite, avec une stratégie qui combine innovation privée, soutien aux stablecoins adossés au dollar et développement des dépôts tokenisés, ce qui renforce mécaniquement l’attractivité internationale du dollar.
Alors c’est vrai, l’Europe devrait privilégier les dépôts tokenisés et les infrastructures de marché tokenisées pour moderniser sa finance sans affaiblir son modèle bancaire, mais sans négliger le stablecoin, par contre, auquel la place de Paris, dans son rapport, donne moins d’importance. Car si tous les stablecoins restent en dollars, c’est un appel d’air en plus pour le dollar en Europe même. Ils vont approfondir la dollarisation des économies émergentes (car il ne faut ni banques, ni intermédiaire ni marché noir pour acquérir des dollars par ce biais) et pourraient affluer en Europe, à l’opposé de ce qu’il faut pour promouvoir l’euro comme alternative au dollar. L’Europe doit développer ses stablecoins en Euro sans quoi la colonisation du monde (et la vassalisation de l’Europe) en dollar continuera.
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