OPINION. « COP30 : La transition écologique et la bioéconomie doivent être vues comme un atout de souveraineté européenne »
latribune.fr

Bernard Chaud et Michel Mangion
DR
latribune.fr

Bernard Chaud et Michel Mangion
DR
Par Bernard Chaud, président de l’Association Chimie du Végétal (ACDV) et Michel Mangion, président de Bioeconomy for change (*)
Alors que se tient la COP 30 au Brésil, l’Europe et la France courent le risque de perdre la maîtrise de leur destin, tout particulièrement dans ces filières stratégiques, non pas par manque d’idées, mais par manque d’investissements, de coordination des politiques publiques et de vision industrielle à long terme. Cette prise de retard n’est pas une fatalité, mais elle exige un rapide changement d’échelle.
Depuis le début des années 2010, la Chine a profondément réorienté son modèle énergétique. Alors que le charbon représentait encore 70% de sa consommation en 2010, il ne pèse plus que 58% en 2024. Bien que ce chiffre demeure important, il souligne une véritable détermination de la Chine à évoluer vers des énergies plus vertes. Ainsi, 80% de la hausse de la demande d’électricité chinoise est désormais couverte par les énergies dites « propres ». Dans une note de l’Institut Montaigne publiée en juillet 2025, Joseph Dellatte souligne que c’est à tort que l’on croit que la domination de la Chine est liée à la richesse de ses sols. Ce basculement est le fruit d’une stratégie industrielle de long terme, cohérente et soutenue par l’État.
Le plan Made in China 2025 a fixé des objectifs clairs : sécuriser la chaîne de valeur, de l’extraction des matières premières au raffinage, en passant par la transformation et la production. En conséquence, la Chine contrôle aujourd’hui 80% de la capacité mondiale de production de panneaux solaires, 60% pour les éoliennes, 70% du marché des batteries et construit la moitié des réacteurs nucléaires en chantier sur la planète. La Chine apparait donc aujourd’hui comme la première superpuissance industrielle verte.
Malgré les déclarations de Donald Trump sur l’environnement, les Etats-Unis demeurent un concurrent de l’Europe.
La puissance industrielle de demain sera écologique. Pékin l’a compris, Washington aussi. Avec l’Inflation Reduction Act (IRA), adopté sous Joe Biden mais toujours en vigueur malgré les ajustements du OBBB, les États-Unis ont engagé un plan massif de réindustrialisation verte, mobilisant à ce jour plus de 370 milliards de dollars. La victoire de Trump en 2024 et son dédain pour le multilatéralisme (les Etats-Unis n’envoient aucun représentant de haut niveau à la COP 30) ne doit pourtant pas être interprétée comme la fin des investissements verts aux Etats-Unis. La bioéconomie étatsunienne bénéficie toujours du programme BioPreferred qui introduit des obligations d’achat de produits biosourcés depuis 2002 afin de stimuler la demande. Ces mesures d’obligations d’achat et des crédits d’impôt persistent. Ainsi, au premier trimestre de 2025, les investissements dans l'énergie propre et les transports aux États-Unis ont totalisé 67,3 milliards de dollars, soit une augmentation de 6,9% par rapport à la même période en 2024, des montants très largement supérieurs à ceux mesurés en Europe.
L’Europe avance encore trop timidement, prisonnière d’une orthodoxie budgétaire qui entrave sa capacité d’investissement. Pourtant, la France et l’Union européenne disposent d’atouts pour (re)devenir des puissances industrielles durables avec un tissu de recherche d’excellence, des compétences technologiques, et un vaste marché intérieur. Ce qui manque, c’est la cohérence et la volonté politique d’en faire une stratégie de puissance.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le Haut Conseil pour le Climat l’a rappelé en septembre 2024 et la COP le répètera à nouveau : notre trajectoire n’est pas à la hauteur des objectifs que nous nous sommes fixés. Nos politiques publiques souffrent d’un sous-investissement chronique et d’une fragmentation institutionnelle qui dilue l’effort collectif.
L’Europe tergiverse sans fin sur des réformes de ses réformes au lieu de tenir un cap de politique publique et d’y mettre des moyens suffisants. L’exemple chinois ne repose pourtant pas seulement sur un avantage géologique ou une main d’œuvre meilleur marché, mais sur une politique publique cohérente et planifiée, fondée sur le soutien à la production et la maîtrise de la chaîne de valeur, et surtout sur la constance et la persistance de l’action publique comme privée. Dans le monde de 2025, hésiter c’est déjà être en retard.
En Europe, le cadre réglementaire reste peu propice à l’extraction et au raffinage en raison d’une trop grande complexité administrative et d’oppositions locales systématiques. En conséquence, nos ressources, comme le lithium ou les terres rares, dorment dans notre sous-sol.
Il est temps d’adopter une stratégie offensive. L’Europe doit, comme l’a proposé l’institut Montaigne, conditionner l’accès à son marché unique à une implantation locale des chaînes de valeur des technologies propres et à des transferts de technologie.
L’investissement public doit par ailleurs être accompagné de mesures qui créent une demande structurante. Comme aux Etats-Unis, la commande publique peut devenir un moteur de marché en orientant les achats vers des produits biosourcés. Par ailleurs, des organismes compétents doivent être chargés de coordonner les incitations, comme le font les pôles de compétitivité français ; malheureusement, ce modèle souffre, au plus mauvais moment, d’une désaffection de l’Etat.
Le 25 novembre 2025 la Commission publie sa stratégie pour la bioéconomie. Les bases fixées sont pertinentes, mais sans investissements massifs l’Europe ne pourra pas rattraper son retard. La bioéconomie est une opportunité historique pour répondre aux enjeux de transition écologique, en réconciliant souveraineté, innovation et développement économique. Si nous laissons d’autres écrire cette histoire à notre place, nous en serons, comme pour l’informatique, les spectateurs captifs, non les acteurs.
______
(*) Michel Mangion, Président de Bioeconomy for Change (B4C), pôle de compétitivité de référence des secteurs de la bioéconomie et directeur de la performance chez Cristal Union. Bernard Chaud, Président de l’Association Chimie du Végétal (ACDV) qui représente les acteurs de la chimie biosourcée et directeur de la stratégie industrielle chez Global Bioenergies
latribune.fr