OPINION. « En Asie centrale, le nouveau Grand Jeu »
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Antoine Cibirski
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Par Antoine Cibirski, écrivain, essayiste et diplomate européen (*)
Il y a 5500 ans, Sarazm, ville de 6000 habitants à l’Ouest de l’actuel Tadjikistan, ouvrait la « route de l’or et du lapis lazuli », bien avant la « route de la soie ». Il y a 2500 ans, Cyrus le Grand franchissait le Syr Daria. Il y a 2300 ans, Alexandre le Grand baptisait la cité, au même endroit, « Alexandrie Eschaté » (« la Plus Lointaine » en grec). Elle était en effet à 5000 km d’Alexandrie d’Égypte. Il y épousait une princesse de Bactriane, la belle Roxane. Il y a 1700 ans, les Arabes envahissaient et incendiaient l’ancienne Pendjikent zoroastrienne, en en faisant la « Pompéi de l’Asie centrale ». Il y a 800 ans, Temour Malik, le guerrier de Khoudjand arrêtait au moins momentanément les 70 000 soldats de Gengis Khan massés de l’autre côté du Syr Daria sur « le mont des Mongols », toujours surnommé de la sorte. C’est ainsi qu’au cœur de l’ Asie centrale et de sa route de la soie furent progressivement crées, découvertes, détruites, vénérées, dans un tourbillon incessant de croisements civilisationnels, religieux, et de chocs militaires, « les Plus Lointaines » : Alexandrie Eschaté-Khoudjand, Bactriane et Sogdiane, Sarazm–Pendjikent, le Syr Daria, les vallées de Ferghana et de Zeravchan (« semeur d’or »), l’Oxus-Amou-Daria.
De nos jours, ces « Plus Lointaines » sont au centre d’une version modernisée du Grand Jeu, avec de nouveaux acteurs, des jeunes premiers très entreprenants. Des stars vieillissantes du Mosfilm tentent sans doute un retour en force sur scène pour éviter de devenir simples figurants. Il ne faut pas les sous-estimer. Ils bénéficient encore de l’aura du passé, d’un Ivan le Terrible titubant entre le boulevard Roudaki et le boulevard du Crépuscule. Ils ont des moyens, même datés : pressions sur les migrants économiques de la région, chantages commerciaux, présence militaire en décrue, langue en perte de vitesse. Les responsables russes font régulièrement des visites officielles au Tadjikistan, comme Poutine encore en octobre à Douchanbé pour un double sommet Asie-centrale et CEI. Pour autant, l’influence économique et culturelle de la Russie s’érode auprès des pays d’Asie centrale qui, guerre en Ukraine aidant, commencent à prendre leurs distances. Ils constatent l’agression contre un frère d’une part, et l’impuissance d’autre part : malgré les engagements de leur Traité de Sécurité Collective, l’OTSC, Moscou n’a rien pu faire dans le conflit frontalier entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, maintenant résolu en bilatéral strict. Aucun des Cinq d’Asie centrale n’a voté pour la Russie aux Nations Unies. Moscou semble maintenant sur la défensive, avec des récriminations russes avertissant des dangers supposés d’un rapprochement Asie centrale-États-Unis. Dans le même temps, des dirigeants occidentaux reçoivent tous les honneurs au Kazakhstan et en Ouzbékistan, où ils rappellent combien les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et d’indépendance sont actuels. La Turquie développe pour sa part une politique très active auprès des quatre turciques d’ Asie centrale et crée même en 2021 une organisation internationale (l’Organisation des Etats Turciques) pour eux, et pour la Hongrie comme observatrice. L’Iran se rapproche culturellement, et peut-être militairement du Tadjikistan, seul pays persanophone de la région devenant aussi, par défaut, l’avant-poste fréquentable du monde persan. Plus discrètement, mais efficacement, la Chine s’affirme comme la puissance économique et financière dominante, en construisant dans toute la région routes, tunnels, bâtiments publics, et même maintenant centrales nucléaires, contre appropriation progressive des ressources énergétiques, des minerais et des métaux, des terres rares. Pékin devient le premier investisseur, nouvelle version de la route de la soie. Cela ne peut qu’interpeler l’Amérique de Trump, qui réunit cette semaine à Washington les 5 chefs d’État d’Asie centrale pour impulser ses propres projets économiques (minéraux, et terres rares aussi) et énergétiques (uranium, nucléaire), sans plus insister sur la démocratisation.
Tout commande de nous attacher aux « Plus Lointaines ». Les enjeux sont significatifs. Enjeux politiques d’abord, avec la nécessité d’accompagner les cinq d’Asie centrale dans un désir d’autonomisation par rapport à leur ancienne puissance coloniale et dans le contexte de la guerre en Ukraine. Nécessité aussi de promouvoir un modèle plus démocratique, de diversifier les relations face aux avancées souvent prédatrices de la Chine. Nécessité de suivre de plus près et de prévenir les influences déstabilisatrices et négatives de l’Afghanistan, pays voisin de l’Asie centrale.
Enjeux économiques, ensuite, avec l’affirmation de grands marchés, en essor en Ouzbékistan et au Kazakhstan (l’Asie centrale approche les 100 millions d’habitants), avec des richesses minières, dont l’uranium et l’antimoine, et des éléments rares dont la Chine ne doit pas avoir le monopole; surtout des ressources d’avenir: le Tadjikistan et le Kirghizistan sont les « toits du monde » et leur eau deviendra le pétrole du XXIème siècle.
Enjeux culturels, linguistiques et religieux, enfin : accompagner le déclin du russe, par une promotion des langues et valeurs européennes ; encourager l’essor d’un islam moderne et tolérant, dans un monde d’Asie centrale globalement sunnite mais fort aussi des présences soufies et ismaéliennes.
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Face à ces défis, l’Union européenne et ses Etats membres ne manquent ni d’expérience ni d’atouts. Rappelons-nous les épopées au Turkestan en 1906 du jeune Colonel Mannerheim, futur président finlandais, et du Professeur Pelliot, orientaliste français émérite. Dotée de représentants actifs et imaginatifs, de missions diplomatiques innovantes, d’instruments financiers et politiques performants, d’un modèle de développement souvent souple et exemplaire, l’UE et ses Etats sont à même d’apporter une contribution substantielle et non polémique au développement politique et économique de l’Asie centrale. Des Etats-membres comme la France ont aussi depuis les années 90 une expérience affirmée de chacun de ces Etats, une vision politique équilibrée de la région, et une influence positive aux plus hauts niveaux. Ensemble, rapprochons-nous des « Plus Lointaines »!
(*) Antoine Cibirski est écrivain, essayiste et diplomate européen. Il vient de publier « Les Chroniques Tadjikes » aux éditions Balland, après une longue mission en Asie centrale. Il a été en poste dans le Caucase, les Balkans, en Europe de l’Est et du Nord, et en Asie centrale. Il est actuellement à New York. Il a publié aux éditions Le Manuscrit « Quarante », « Tailles Douces » et « le Traité du Toasteur ».
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