OPINION. « La guerre au Moyen-Orient, pour aller où ? »
latribune.fr

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
latribune.fr

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Les bombardements lancés depuis samedi ont certes été présentés comme ciblés et calibrés par Tel Aviv et Washington, mais leur portée dépasse largement la dimension militaire immédiate. On se retrouve dans un risque d’embrasement généralisé qui pourrait bien se retourner non seulement contre les Iraniens mais également les pays voisins de la région qui essuient des bombardements réguliers de la part de Téhéran. C’est désormais l’ensemble de l’équilibre régional qui est fragilisé. Les dommages collatéraux ne concernent pas seulement l’Iran et Israël : les monarchies du Golfe, l’Irak, la Syrie, le Liban, mais aussi les routes énergétiques et commerciales mondiales pourraient être entraînés dans un engrenage difficile à contenir. Dans ce contexte, la diplomatie semble reléguée au second plan.
Pourtant, si l’histoire récente nous apprend quelque chose, c’est précisément que l’absence de sortie politique transforme souvent les opérations militaires limitées en crises durables qui ne font que retarder le retour du dialogue, aussi amer et pénible soit-il. La question centrale demeure donc entière : cette guerre mène-t-elle quelque part, ou ouvre-t-elle une nouvelle séquence d’instabilité régionale ?
Depuis plusieurs semaines, les objectifs poursuivis par les principaux acteurs impliqués dans la guerre apparaissent ambigus, voire discordants. Pour Israël, la ligne stratégique n’a jamais réellement varié. Depuis des années, le gouvernement israélien considère la République islamique comme une menace existentielle, non seulement en raison de son programme nucléaire, mais aussi de son soutien aux groupes armés régionaux – Hezbollah, milices chiites irakiennes, Houthis ou factions palestiniennes. Dans cette perspective, l’objectif implicite a toujours été d’affaiblir durablement, voire de provoquer l’effondrement du régime iranien.
La position américaine, en revanche, a longtemps été plus nuancée. Washington cherchait jusqu’ici à contenir l’Iran, à limiter ses capacités militaires et à empêcher l’accès à l’arme nucléaire, sans pour autant assumer clairement une stratégie de renversement du régime. Les interventions américaines au Moyen-Orient ont montré combien les conséquences d’un effondrement étatique pouvaient être imprévisibles. Or les derniers développements semblent indiquer une évolution. En frappant directement des infrastructures liées au régime, les États-Unis franchissent un seuil qui rapproche progressivement leur stratégie de celle d’Israël, après pourtant des semaines d’hésitation de la part de Donald Trump, qui savait où il risquait de mettre les pieds. Plus les jours passent, plus la guerre s’éternise, alors qu’on nous avait parlé d’une série de bombardements pendant quatre jours, plus l’issue du conflit semble se compliquer pour tout le monde.
Cette convergence apparente en dernière ligne, avec probablement une bonne pression de Netanyahou pour embarquer Trump dans l’aventure, soulève une interrogation majeure : la résistance du régime iranien, la complexité de ce qu’on appelle la chute d’un régime aujourd’hui qui peut se durcir encore plus à commencer contre sa propre population, la destruction partielle de capacités militaires iraniennes peut-elle permettre une chute sans risquer d’embraser tout le Moyen-Orient ? Et était-ce la meilleure stratégie ? Trump et Netanyahou ont-ils sous-estimé les capacité de réaction du régime des mollahs ?
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Même si comparaison n’est paraît-il pas raison, cette question renvoie inévitablement aux expériences historiques des grandes interventions militaires menées par les États-Unis et leurs alliés au cours des dernières décennies. Du Vietnam à l’Irak, en passant par Mogadiscio, l’Afghanistan, ou la Libye, l’histoire récente montre que les bombardements aériens et les opérations de « regime change » ont rarement produit les effets politiques attendus.
Au Vietnam, la supériorité militaire américaine n’a jamais permis d’obtenir la victoire politique. En Somalie, l’intervention humanitaire s’est transformée en fiasco stratégique. En Afghanistan, vingt ans de guerre n’ont pas empêché le retour des talibans. En Irak, la chute de Saddam Hussein a ouvert une décennie de chaos dont les répercussions continuent de structurer la géopolitique régionale. La mort de Khadafi au moment des printemps arabes a brutalement plongé le pays dans la guerre civile qui n’est toujours pas sorti du chaos politique plus d’une décennie plus tard et n’a même pas apporté la démocratie tant espérée par les Occidentaux.
Dans chacun de ces cas, la logique militaire a été privilégiée au détriment d’une réflexion approfondie sur les équilibres politiques et sociaux des sociétés concernées. L’idée selon laquelle l’élimination d’un régime ou la destruction de ses capacités militaires suffirait à produire une transition politique stable s’est révélée illusoire. Pourquoi l’Iran ferait-il exception ?
Il y a des arguments clairs qui pourraient donner un peu d’espoir bien sûr mais tant d’inconnues aussi. Certes, l’Iran est un État ancien, doté d’une forte cohésion nationale et d’institutions profondes, même contestées. Mais une déstabilisation brutale pourrait provoquer un appel d’air, non pas une transition démocratique ordonnée, mais une fragmentation politique et sécuritaire dont les conséquences dépasseraient largement les frontières iraniennes.
La confrontation actuelle révèle également une tension classique dans les relations internationales : celle qui oppose l’idéalisme politique à la realpolitik. L’idéalisme est porté par ceux qui souhaitent, légitimement, la fin de la République islamique. L’opposition iranienne en exil, à commencer par Reza Pahlavi et d’autres figures dissidentes, voit dans l’affaiblissement du régime une opportunité historique d’en finir et d’ouvrir une nouvelle page laïque et moderne du pays. Une partie de l’opinion publique occidentale partage également cette aspiration, convaincue qu’un Iran post-révolutionnaire pourrait se transformer en partenaire régional stabilisateur. Qui pourrait cautionner encore l’évolution de ce régime ? Oui, mais…
C’est là que la realpolitik invite à davantage de prudence. Un effondrement brutal du régime iranien pourrait ouvrir une période d’incertitude profonde. L’un des paradoxes de la situation actuelle est qu’Israël, en menant une stratégie offensive contre ses ennemis régionaux, pourrait paradoxalement accroître à long terme son propre niveau d’insécurité. L’élimination de certains acteurs hostiles ne signifie pas nécessairement la disparition de la menace. Elle peut au contraire produire de nouveaux acteurs encore plus radicaux ou imprévisibles. Et il y a fort à parier qu’on reparte pour vingt ans de haine et de détestation de l’Etat hébreu, et que de nouvelles organisations anti-israéliennes encore plus radicales naissent sur les décombres de l’Iran révolutionnaire.
Les États-Unis se trouvent eux aussi face à un dilemme stratégique. Donald Trump s’était largement appuyé sur un discours critique de l’interventionnisme militaire américain pour consolider sa base électorale. L’idée d’éviter les « guerres sans fin » constituait l’un des piliers de cette stratégie politique. Une implication croissante dans une confrontation avec l’Iran pourrait donc entrer en contradiction avec cette promesse initiale.
Enfin, un dernier risque ne peut être ignoré : celui d’une montée du terrorisme international. Une République islamique acculée, affaiblie mais toujours en place, pourrait être tentée d’élargir le champ de confrontation. Des attaques indirectes, des actions asymétriques ou des opérations clandestines pourraient viser non seulement les intérêts américains et israéliens, mais également ceux de nombreux pays européens. L’histoire montre que les conflits régionaux au Moyen-Orient ont souvent des répercussions bien au-delà de la région.
La guerre actuelle pose donc une question stratégique fondamentale : s’agit-il d’une opération limitée destinée à rééquilibrer le rapport de force ou du début d’une séquence dont personne ne maîtrise réellement l’issue ? Y avait-il d’ailleurs un plan clair pour contenir l’opération aux seules frontières iraniennes ? Ce n’est pas sûr. Dans un contexte où la logique militaire tend à prendre le dessus, la réintroduction de la diplomatie pourrait apparaître moins comme une option que comme une nécessité. Des acteurs régionaux comme le Qatar et Oman n’ont d’autre choix que de reprendre leur flambeau car à un moment, avec ce régime ou espérons-le un nouveau prochainement sans chaos, il faudra reconstruire de la confiance, de l’amitié dans la région, et une nouvelle dynamique de pacification des relations diplomatiques.
______
(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
latribune.fr