OPINION. « La nouvelle stratégie énergétique française à l’horizon 2035 : quel impact pour l’agriculture ? »
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Roland Condor et Luc Tessier
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Par Roland Condor et Luc Tessier, enseignants-chercheurs à l’EM Normandie Business School (*)
Le gouvernement français a publié récemment sa nouvelle Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE3), véritable feuille de route à 10 ans pour les producteurs, transformateurs et distributeurs d’énergie en France. L’occasion de faire le point sur les changements induits par cette programmation pour les agriculteurs français, devenus en quelques années des acteurs incontournables de la production d’énergie renouvelable.
La méthanisation qui consiste à produire du biogaz à partir des déchets agricoles a connu une forte croissance au cours des vingt dernières années poussés en cela par les enjeux de production d’énergie renouvelable, d’économie circulaire et de traitement des déchets organiques. En 2024, la capacité de production de biométhane en France était de près de 14 Twh, soit 15% de plus qu’en 2023. Les objectifs sont ambitieux puisque la PPE3 vise une production pouvant aller jusqu’à 82 Twh en 2035. Deux modèles de méthanisation se sont développés : d’abord, la cogénération qui consiste à produire de l’électricité à partir de la combustion du biogaz et l’injection qui consiste à injecter le biométhane issu dans du biogaz dans les canalisations. Le modèle par injection a connu une forte croissance au cours des 10 dernières années alors que la cogénération était plutôt le modèle retenu au lancement des premiers programmes de méthanisation à la fin des années 2000. La nouvelle PPE a confirmé cette tendance et même enterré la cogénération puisque la création de ce type d’installations ne sera plus soutenue par l’Etat. La transformation des unités existantes en unités d’injection sera même favorisée. Les raisons : augmenter la souveraineté française en matière de production de gaz alors que le pays a longtemps été dépendant du gaz russe, décarboner la production de gaz et miser davantage sur le nucléaire pour produire de l’électricité.
La production nette d’énergie à partir de panneaux photovoltaïques a connu une croissance rapide : 6,4 Twh produits en 2014 et 24,8 Twh en 2024 soit une multiplication par 6 en une décennie. Ce développement a été incité par l’Etat et a pu s’appuyer sur les infrastructures disponibles au sein des exploitations agricoles : terres en friches et bâtiments. Si la nouvelle PPE confirme l’intérêt de produire de l’énergie solaire, ce sont surtout les projets hors agriculture qui sont mis en avant (parking, toits de bâtiments commerciaux, etc.). Sans exclure l’installation de panneaux dans des exploitations agricoles, la PPE3 est très mesurée quant au développement de cette activité en milieu agricole, soulignant certes un potentiel mais aussi un risque d’abus et de contestations. Parmi ces abus : l’implantation de panneaux sur des terres destinées normalement à la production alimentaire et la dégradation du paysage due à la création de véritables fermes solaires. Les abus ont été assez limités par le passé mais ils ont été suffisants pour servir d’arguments à un ralentissement de cette activité. Les projets qui semblent être privilégiés en milieu agricole sont ceux qui offrent des services complémentaires (protection contre les aléas climatiques, bien-être animal, etc.).
La production de biocarburants, pour l’essentiel composée de biogazole et de bioéthanol a atteint un peu plus de 21 Twh en 2024. Les objectifs sont élevés pour 2035 puisqu’il s’agit d’atteindre une production de 70 à 90 Twh. Toutefois, l’impact pour l’agriculture est relatif. En effet, c’est une activité qui a ses opposants notamment parce qu’elle remplace la production alimentaire dans les champs et qu’elle a moins besoin d’être raisonnée comparativement à la production de biens destinés à l’alimentation humaine. C’est la raison pour laquelle la production dite de première génération a laissé place progressivement à des carburants de synthèse ou produits à partir de déchets organiques qui mobilisent moins la production agricole. Dans la nouvelle PPE, le développement annoncé des biocarburants pour la mobilité lourde (avions, barges, engins de transport terrestre, engins de chantiers, etc.) confirme cette tendance ne pas altérer la production alimentaire par la culture de végétaux destinés à la production de biocarburants. Il s’agit davantage de solliciter des entreprises spécialisées qui travaillent à partir de la biomasse. A l’inverse, la PPE3 souligne la nécessité de développer les Cultures Intermédiaires à Vocation Energétique, intercultures destinées à approvisionner les méthaniseurs et permettant d’améliorer les sols et de lutter contre l’érosion.
Les éoliennes terrestres sont observables en milieu rural sans que l’on sache exactement ce qu’elles apportent financièrement aux agriculteurs. La nouvelle PPE n’est pas plus claire sur le sujet et n’envisage pas un soutien de cette activité. Le remplacement de certaines éoliennes existantes est évoqué mais c’est l’éolien maritime qui est mis en avant. Les choix semblent dictés par le développement du nucléaire qui prend l’avantage sur les autres formes de production d’énergies renouvelables mais aussi par le besoin de poursuivre le développement de l’éolien maritime alors que certains territoires littoraux ont créé tout un écosystème autour de cette activité (en Normandie notamment où certaines unités de production, d’installation et de gestion ce sont implantées).
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Pour conclure, la PPE3 renforce le rôle de l’agriculture en matière de production d’énergie renouvelables mais c’est surtout la production de biométhane qui est mise en avant. La méthanisation est clairement la grande gagnante de cette PEE pour le monde agricole avec des objectifs à l’horizon 2030 multipliés par près de cinq par rapport à ceux de 2023. Cette technique est aujourd’hui mature et présente l’avantage de pouvoir mobiliser une grande diversité ressources organiques, y compris des matières humides et des déchets, produits localement, ne nécessitant que peu de traitements préalables. Le risque est pourtant d’aboutir à un accroissement de la taille des unités de production, afin notamment de contrôler les coûts de développement et d’exploitation. Cela peut engendrer des réactions de rejet si ce développement s’accompagne d’altérations diverses : à la biodiversité, à la libre circulation des personnes, à vie quotidienne, à l’attractivité des territoires, etc. Nul doute que les parties prenantes des projets énergétiques en milieu rural seront attentives à ces risques tout en reconnaissant les enjeux de souveraineté énergétique et de décarbonation de la filière gazière.
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(*) Roland Condor, Professeur Associé en Entrepreneuriat. Roland Condor est titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’Université de Caen-Normandie. Sa thèse porte sur la conception de projets dans les petites entreprises. Ses recherches portent sur l'entrepreneuriat collectif, en particulier dans les contextes agricoles. Luc Tessier est professeur associé en finance et comptabilité. Il est titulaire d’un doctorat en sciences économiques de l’Université Paris Nanterre et ENS-Cachan. Sa thèse s’intéresse aux trajectoires d'innovations collectives, Nouvelles technologies et transformations du monde du travail. Ses recherches portent sur l‘analyse des trajectoires d’entreprises, qu’il s’agisse de la croissance ou de la défaillance.
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