OPINION. « Liban : l’institutionnalisation du pillage sous tutelle » (Michel Santi)
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MOHAMED AZAKIR - reuters
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Par Michel Santi, économiste (*)
Déjà exsangue après six années d’une crise économique et financière sans équivalent en temps de paix, le Liban vient de franchir un nouveau seuil dans la dépossession de sa souveraineté et de l’épargne de sa population. Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté une loi dite du « gap financier » — un texte présenté comme réformateur, mais qui ressemble surtout à une opération de transfert massif des pertes vers les déposants. Derrière le vernis technocratique, se révèle un État capturé, où les élites protègent le système et font payer la société.
Dès l’automne 2019, le Liban s’est enfoncé dans l’une des pires crises économiques mondiales depuis le XIXe siècle. L’effondrement est le produit d’un modèle fondé sur la dette, la rente, la corruption endémique et une collusion structurelle entre l’État, la Banque du Liban (BDL) et les banques commerciales.
Pendant des décennies, les déficits publics ont été financés par l’endettement et des montages sophistiqués. Lorsque les flux de capitaux se sont taris, le château de cartes s’est écroulé : la monnaie nationale a perdu plus de 95 % de sa valeur, l’inflation a pulvérisé les revenus, et les banques ont instauré des contrôles de capitaux hors de tout cadre légal. Les retraits ont été plafonnés, l’épargne s’est évaporée, plus de 80 milliards de dollars de dépôts ont été de facto confisqués. Retraités, classes moyennes, entrepreneurs : une société entière a basculé dans la précarité, sans recours effectif.
C’est dans ce contexte de désintégration que surgit la loi du « gap financier » — moins comme un choix souverain que comme une injonction.
Toute restructuration financière crédible repose sur trois principes non négociables :
La loi échoue sur les trois.
Elle acte des pertes massives, mais refuse d’en établir la chaîne de responsabilité.
Elle traite la crise comme une fatalité, non comme un échec de gouvernance.
Elle fait des déposants — ni décideurs, ni responsables — les principaux absorbeurs du choc, tandis que les acteurs systémiques conservent positions, actifs et influence.
Sur le papier, le dispositif se veut progressif : remboursement jusqu’à 100 000 dollars sur quatre ans, conversion du reste en instruments financiers remboursables sur une décennie. Cette architecture entérine cependant une réalité crue : un haircut massif sur les dépôts, sans sanction des architectes de la crise.
La loi évite soigneusement les sujets qui fâchent :
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Elle sauve les structures existantes au lieu de les transformer.
Elle préserve les élites au lieu de restaurer la justice.
Elle gèle un système qui a échoué.
Cette loi fait peser l’essentiel du coût sur les citoyens, quand c’est les banques, la Banque centrale et l’État qui se partagent la responsabilité de la catastrophe. Les banques ont engrangé des profits colossaux en finançant un État notoirement insolvable. La Banque du Liban a maquillé ses pertes. L’État a dépensé sans contrôle.
Et pourtant, au lieu de poursuites judiciaires, d’audits indépendants ou de confiscation d’avoirs illicites, le texte ressemble à une amnistie déguisée. Le pouvoir exécutif transfère son fardeau vers les banques — et, in fine, vers les déposants — tout en préservant les décideurs qui ont rendu la crise possible.
Le cœur du risque, lui, est technique et explosif : l’émission massive d’instruments financiers adossés aux actifs de la Banque du Liban, pour un montant estimé à 20 milliards de dollars. Une banque centrale fragilisée, dans un État en quasi-faillite, mettrait ainsi ses actifs stratégiques en gage sur les marchés.
Exposition qui crée un triple risque :
Présentés comme une solution pour compenser les grands dépôts, ces certificats créent une créance sur le bilan de la Banque centrale — donc, in fine, sur les actifs stratégiques de l’État. Et parce qu’ils sont librement négociables, ils ne resteront pas entre les mains des déposants initiaux.
Les premiers vendeurs seront les plus vulnérables — retraités, ménages étranglés, petits épargnants incapables d’attendre dix ans une hypothétique restitution. Ils s’en désaisiront à forte décote pour obtenir des liquidités.
Laquelle décote est alimentée par le flou de la loi :
Autrement dit : l’incertitude est inscrite dans le texte.
En finance, l’incertitude détruit la valeur.
En face, acheteurs puissants — fonds, investisseurs opportunistes, acteurs politiquement connectés — accumuleront ces titres à bas prix. Lobbying, pressions diplomatiques et contentieux pourront dès lors être mobilisés pour accélérer la liquidation des actifs et pour maximiser le recouvrement.
Un transfert de richesse massif, donc, des faibles vers les forts – sous couvert de réforme.
Dans un cadre sérieux, les instruments remis aux déposants devraient être strictement cantonnés. Pas de créance générale sur la Banque centrale, pas de garantie illimitée, pas de relecture future sous pression politique ou judiciaire.
Ici, l’exécutif libanais concocte l’inverse, car les heureux bénéficiaires de capital et d’influence qui achèteront demain à bas prix s’emploieront demain à changer les paramètres du recouvrement.
Ce texte qui prétend restaurer la confiance produira l’inverse. La confiance bancaire repose sur la prévisibilité, sur la protection des droits, sur la crédibilité institutionnelle. En légalisant la décote des dépôts sans sanction des responsables, l’État libanais envoie un message limpide : aucun dépôt n’est sûr, aucun droit n’est garanti.
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(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.
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