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Idées & Débats

OPINION. « Liban : l’institutionnalisation du pillage sous tutelle » (Michel Santi)

latribune.fr

Publié le 05 janvier 2026 à 06:00

Photo d'illustration de l'article

Illustration

MOHAMED AZAKIR - reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Le Liban, déjà éprouvé par une crise économique d’une ampleur historique, s’enfonce davantage avec l’adoption de la loi dite du « gap financier ». Présentée comme une réforme, elle consacre surtout un transfert massif des pertes vers les déposants et révèle un État capturé par ses élites. Cette mesure, loin de restaurer la confiance, institutionnalise la décote de l’épargne et accroît la vulnérabilité financière du pays.

Par Michel Santi, économiste (*)

Déjà exsangue après six années d’une crise économique et financière sans équivalent en temps de paix, le Liban vient de franchir un nouveau seuil dans la dépossession de sa souveraineté et de l’épargne de sa population. Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté une loi dite du « gap financier » — un texte présenté comme réformateur, mais qui ressemble surtout à une opération de transfert massif des pertes vers les déposants. Derrière le vernis technocratique, se révèle un État capturé, où les élites protègent le système et font payer la société.

Une faillite organisée

Dès l’automne 2019, le Liban s’est enfoncé dans l’une des pires crises économiques mondiales depuis le XIXe siècle. L’effondrement est le produit d’un modèle fondé sur la dette, la rente, la corruption endémique et une collusion structurelle entre l’État, la Banque du Liban (BDL) et les banques commerciales.

Pendant des décennies, les déficits publics ont été financés par l’endettement et des montages sophistiqués. Lorsque les flux de capitaux se sont taris, le château de cartes s’est écroulé : la monnaie nationale a perdu plus de 95 % de sa valeur, l’inflation a pulvérisé les revenus, et les banques ont instauré des contrôles de capitaux hors de tout cadre légal. Les retraits ont été plafonnés, l’épargne s’est évaporée, plus de 80 milliards de dollars de dépôts ont été de facto confisqués. Retraités, classes moyennes, entrepreneurs : une société entière a basculé dans la précarité, sans recours effectif.

C’est dans ce contexte de désintégration que surgit la loi du « gap financier » — moins comme un choix souverain que comme une injonction.

Trois principes, une loi qui échoue sur tout

Toute restructuration financière crédible repose sur trois principes non négociables :

  • identification claire des pertes ;
  • attribution des responsabilités ;
  • répartition équitable et soutenable du fardeau.

La loi échoue sur les trois.

Elle acte des pertes massives, mais refuse d’en établir la chaîne de responsabilité.

Elle traite la crise comme une fatalité, non comme un échec de gouvernance.

Elle fait des déposants — ni décideurs, ni responsables — les principaux absorbeurs du choc, tandis que les acteurs systémiques conservent positions, actifs et influence.

Une “restitution” qui légalise la décote

Sur le papier, le dispositif se veut progressif : remboursement jusqu’à 100 000 dollars sur quatre ans, conversion du reste en instruments financiers remboursables sur une décennie. Cette architecture entérine cependant une réalité crue : un haircut massif sur les dépôts, sans sanction des architectes de la crise.

La loi évite soigneusement les sujets qui fâchent :

  • pas de restructuration sérieuse de l’État ;
  • pas de réforme fiscale progressive crédible ;
  • pas de récupération systématique des profits indus ;
  • pas de démantèlement du lien toxique entre banques et pouvoir politique.
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Elle sauve les structures existantes au lieu de les transformer.

Elle préserve les élites au lieu de restaurer la justice.

Elle gèle un système qui a échoué.

Légalisation du vol, amnistie des coupables

Cette loi fait peser l’essentiel du coût sur les citoyens, quand c’est les banques, la Banque centrale et l’État qui se partagent la responsabilité de la catastrophe. Les banques ont engrangé des profits colossaux en finançant un État notoirement insolvable. La Banque du Liban a maquillé ses pertes. L’État a dépensé sans contrôle.

Et pourtant, au lieu de poursuites judiciaires, d’audits indépendants ou de confiscation d’avoirs illicites, le texte ressemble à une amnistie déguisée. Le pouvoir exécutif transfère son fardeau vers les banques — et, in fine, vers les déposants — tout en préservant les décideurs qui ont rendu la crise possible.

Livrer la Banque centrale au marché

Le cœur du risque, lui, est technique et explosif : l’émission massive d’instruments financiers adossés aux actifs de la Banque du Liban, pour un montant estimé à 20 milliards de dollars. Une banque centrale fragilisée, dans un État en quasi-faillite, mettrait ainsi ses actifs stratégiques en gage sur les marchés.

Exposition qui crée un triple risque :

  • dépendance accrue aux marchés internationaux ;
  • contentieux massifs en cas de défaillance ;
  • vulnérabilité aux chocs politiques et géopolitiques.

Présentés comme une solution pour compenser les grands dépôts, ces certificats créent une créance sur le bilan de la Banque centrale — donc, in fine, sur les actifs stratégiques de l’État. Et parce qu’ils sont librement négociables, ils ne resteront pas entre les mains des déposants initiaux.

Le scénario est mécanique, et écrit

Les premiers vendeurs seront les plus vulnérables — retraités, ménages étranglés, petits épargnants incapables d’attendre dix ans une hypothétique restitution. Ils s’en désaisiront à forte décote pour obtenir des liquidités.

Laquelle décote est alimentée par le flou de la loi :

  • quels actifs garantissent réellement les certificats (or, réserves, actifs publics) ?
  • dans quelles conditions ces actifs pourront-ils être liquidés ?
  • quels droits effectifs en cas de défaut ?
  • quel lien avec une recapitalisation de la BDL ?
  • quel recours réel contre la Banque centrale ou l’État ?

Autrement dit : l’incertitude est inscrite dans le texte.

En finance, l’incertitude détruit la valeur.

En face, acheteurs puissants — fonds, investisseurs opportunistes, acteurs politiquement connectés — accumuleront ces titres à bas prix. Lobbying, pressions diplomatiques et contentieux pourront dès lors être mobilisés pour accélérer la liquidation des actifs et pour maximiser le recouvrement.

Un transfert de richesse massif, donc, des faibles vers les forts – sous couvert de réforme.

Une loi ou une capture ?

Dans un cadre sérieux, les instruments remis aux déposants devraient être strictement cantonnés. Pas de créance générale sur la Banque centrale, pas de garantie illimitée, pas de relecture future sous pression politique ou judiciaire.

Ici, l’exécutif libanais concocte l’inverse, car les heureux bénéficiaires de capital et d’influence qui achèteront demain à bas prix s’emploieront demain à changer les paramètres du recouvrement.

“Restaurer la confiance” ?

Ce texte qui prétend restaurer la confiance produira l’inverse. La confiance bancaire repose sur la prévisibilité, sur la protection des droits, sur la crédibilité institutionnelle. En légalisant la décote des dépôts sans sanction des responsables, l’État libanais envoie un message limpide : aucun dépôt n’est sûr, aucun droit n’est garanti.

________

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.

latribune.fr

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