OPINION. « Pour une Université européenne du progrès : faire de la cinquième liberté le moteur de la compétitivité retrouvée de l’Europe »
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Vincenzo Vinzi et Enrico Letta
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Vincenzo Vinzi et Enrico Letta
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Par Enrico Letta, Doyen de l'IE University et Président de l'Institut Jacques Delors et Vincenzo Vinzi, Directeur Général de l’ESSEC (*)
Alors que la compétition mondiale s’intensifie entre les géants américains et asiatiques, l’Europe demeure freinée par des divisions internes qui limitent sa capacité d’agir. Nous connaissons les leviers à activer pour renforcer notre créativité, notre innovation et notre attractivité, mais nous peinons encore à les mobiliser collectivement. La fragmentation européenne, cause identifiée depuis longtemps, continue d’entraver nos ambitions. Il devient indispensable de franchir un cap. L’Union doit se doter d’un véritable espace unifié de la connaissance et des compétences. Sans cette cinquième liberté, l’Europe restera condamnée à un déclin relatif, faute d’une capacité à transformer son potentiel intellectuel en puissance économique et stratégique.
L’Europe a longtemps cru qu’elle pouvait externaliser sa production et sa finance tout en conservant son pouvoir d’invention. Les récents bouleversements technologiques et géopolitiques montrent au contraire qu’il est impossible d’innover durablement sans maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la capacité industrielle. La cohérence entre le savoir et le faire s’est progressivement rompue. Nos chercheurs s’éloignent là où les moyens d’expérimentation sont plus ambitieux, nos talents se tournent vers les écosystèmes qui valorisent le risque, nos jeunes entreprises se développent ailleurs lorsqu’il s’agit de franchir un cap décisif.
L’Europe ne retrouvera un rôle moteur dans la création et l’innovation que si elle assume une vision d’ensemble et des investissements continus. Plus encore, elle ne pourra rétablir sa souveraineté intellectuelle qu’en surmontant l’obstacle qui conditionne tous les autres, l’absence d’un véritable espace européen du savoir. Aucun État membre ne peut y parvenir seul. C’est la cohérence collective qui nous manque, et elle devient chaque jour plus urgente.
Les quatre libertés fondatrices du marché intérieur ont structuré l’Europe durant la seconde moitié du XXᵉ siècle. Mais le monde d’aujourd’hui repose d’abord sur l’intangible, sur la capacité à produire de la connaissance, des compétences, de la recherche et des technologies. Cette réalité essentielle demeure dispersée en vingt-sept systèmes éducatifs et scientifiques, chacun soumis à des règles, des financements et des priorités propres. Aucun autre ensemble économique majeur ne souffre d’une telle dispersion de ses forces intellectuelles et technologiques.
C’est pourquoi la cinquième liberté, celle du savoir et des compétences, doit devenir une priorité politique. Elle est le chaînon manquant de notre compétitivité. Sans elle, la recherche européenne continuera d’exceller mais de perdre ses talents, les jeunes entreprises continueront de naître en Europe pour grandir ailleurs, les universités continueront de rivaliser dans les classements sans disposer des ressources nécessaires pour peser réellement dans l’arène mondiale, et les industries stratégiques continueront de dépendre d’investissements extérieurs.
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La cinquième liberté n’est donc pas un supplément d’âme. Elle constitue l’infrastructure fondamentale de toute souveraineté économique et industrielle. Elle doit permettre de créer les conditions d’une Europe capable non seulement de réguler les innovations venues d’ailleurs, mais surtout d’en produire.
Afin de donner une traduction concrète à cette cinquième liberté, nous proposons la création d’une Université européenne du progrès. Cette initiative fédérerait grandes écoles et universités autour d’un espace académique réellement intégré. Elle permettrait de structurer la circulation des chercheurs, des étudiants et des entrepreneurs, de mutualiser les moyens européens de manière cohérente, de développer des écosystèmes de recherche et d’innovation à l’échelle continentale et de rapprocher progressivement les formations et les diplômes.
L’un de ses premiers actes pourrait être l’élaboration d’un diplôme européen délivré conjointement par des établissements du continent et reconnu dans toute l’Union. Un tel diplôme incarnerait la réalité de la cinquième liberté. Il formerait une génération capable de penser et d’agir au-delà des frontières administratives, en s’appuyant sur une culture commune du progrès, de la responsabilité et de l’innovation.
Plus qu’une construction institutionnelle, cette université constituerait un espace de coopération structuré, lisible et attractif. Elle offrirait aux talents du monde entier une porte d’entrée vers une Europe qui assume enfin de rivaliser avec les grandes puissances scientifiques.
L’Europe traverse un moment où l’inquiétude et le repli gagnent du terrain. Il devient pourtant essentiel de rappeler qu’un avenir meilleur peut être construit collectivement. La cinquième liberté peut fournir l’élan nécessaire à ce renouveau. Elle donne aux jeunes Européens un horizon commun, elle rapproche les systèmes de formation des besoins technologiques, elle fournit aux entreprises les compétences indispensables, et elle redonne à l’Europe la capacité d’innover, d’industrialiser, et de s'affirmer pleinement face aux autres puissances mondiales.
L’Université européenne du progrès s’inscrit dans cette dynamique. Elle représente un outil de souveraineté, de compétitivité et même de civilisation. Elle affirme que le savoir, lorsqu’il est partagé et construit collectivement, demeure la première ressource de notre liberté. L’Europe ne retrouvera pas sa place en regardant en arrière, mais en assumant que son avenir dépend de sa capacité à unir ses intelligences et à investir dans son propre génie créateur.
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(*) Vincenzo Vinzi est directeur général de l’ESSEC Business School. Statisticien et chercheur reconnu à l’international, il est l’un des pionniers de l’approche transdisciplinaire dans le management et la formation des dirigeants. Italien de naissance et Européen de coeur, il défend une vision humaniste et responsable de l’enseignement supérieur, fondée sur l’alliance des talents, des sciences et de la société. Transcendons le progrès ! est à la fois le fruit de son parcours académique et l’écho de son expérience de terrain auprès des étudiants, des chercheurs et des entreprises qu’il accompagne. Enrico Letta est doyen de l’IE University et président de l’Institut Jacques Delors. Ancien président du Conseil italien et acteur clé de la construction européenne, il met son expérience au service d’un projet politique et éducatif tourné vers l’avenir. Européen convaincu, il défend une Union plus solidaire et plus efficace, capable d’offrir des opportunités aux jeunes générations. Son parcours, à la croisée du leadership public et de la formation des décideurs, souligne combien l’université peut devenir un moteur de progrès collectif, au cœur du débat démocratique.
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