Chaplin, Chopin, James Bond... À la galerie Jantzen, l'autre festival de cannes

Galerie Jantzen, 18, rue de Beaune (Paris 17e).
LTD/Coline Grancher pour La Tribune Dimanche

Galerie Jantzen, 18, rue de Beaune (Paris 17e).
LTD/Coline Grancher pour La Tribune Dimanche
Les regards se tournent vers la Côte d’Azur, mais un festival de cannes se déroule toute l’année à Paris. Son palais – riquiqui, surchargé, enthousiasmant, pas bégueule –, la galerie Jantzen, regorge de modèles aux histoires originales, de véritables films miniatures. Si l’objet s’écrit avec un petit c, ses histoires s’écrivent avec un grand H.
L’accessoire est indissociable de l’homme, son plus ancien compagnon. Bâton des hommes préhistoriques, sceptre des pharaons, aide pour marcher ou symbole de pouvoir, il devient au XIXe siècle – son âge d’or – signe d’appartenance, de revendication ou de mensonge social. Elle est l’objet qui définit celui qui le porte.
Cinéastes, écrivains et peintres s’en emparent pour façonner leurs personnages. Sherlock Holmes, Arsène Lupin ou Charlot seraient-ils les mêmes sans leur fidèle attribut ? Celle de Charlot, en rotin mou, confère au vagabond maladresse et élégance bancale. Flexible, absurde, elle ne lui permet pas d’avancer droit : Chaplin est à côté de sa canne comme on est à côté de ses pompes. Si la canne inutile de Charlot n’est pas une moquerie de l’establishment, elle en est une imitation. Au XIXe siècle, la canne, c’est du cinéma, de la poudre aux yeux, de l’esbroufe, de l’épate, la roue du paon qui veut séduire.
Dans Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, l’homme en redingote appuyé sur son bâton face aux montagnes noyées de brume dégagerait-il la même sérénité sans ce point d’ancrage ? Au XXe siècle, la grande star du genre reste Salvador Dalí. Ses modèles extravagants et impériaux autant que ses célèbres moustaches prolongent son personnage.
Les matériaux utilisés par les riches, nouveaux riches enfantés par l’industrialisation fulgurante de la France au XIXe, racontent ce siècle, ses liens coloniaux, les arbres, animaux pierres précieuses découverts et importés. Tous deviennent cannes. Celle d’apparat est une œuvre d’art complète. Artisans émérites, ébénistes, créateurs joailliers (Boucheron, Fabergé), elle est un concentré de talents.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Le XIXe est un siècle en effusion créative, en ingéniosité folle, en audace et en excentricité à faire pâlir de jalousie Almodóvar. Les cannaphiles s’arrachent celles en fût d’ébène, acacia, bambou, rotin, ivoire, rostre de narval, rondelles de papier, vertèbres de serpent du Tonkin, andouiller, amourette, palissandre, celluloïd de Cheret, queue de raie, nacre, marbre, nerf de bœuf, corail noir…
Pour James Bond ? Des modèles gadgets qui n’en sont pas, pouvant repousser l’intrus, éliminer l’ennemi. L’accessoire dont on ne se méfie pas cache alors bien son jeu de coquet faussement inoffensif. Le beau pommeau en argent représentant la tête d’un zoli zoizeau au long bec bien pointu est un fracasseur de crâne avec mort garantie une fois le coup asséné.
Les plus surprenantes sont les cannes à système. Celles-ci sont un festival de technicité, des leurres souvent redoutables : pommeaux et fûts jolis de loin peuvent renfermer des armes. En un clic, un revolver se déploie ou des lamelles coupantes apparaissent. Ces instruments létaux sont des bijoux.
Voir cette publication sur InstagramUne publication partagée par Galerie Jantzen - 18 rue de Beaune - 75007 Paris (@galeriejantzen)
Certaines cannes à système cachent d’autres secrets : une pression du doigt et, hop, un ensemble pour peindre apparaît, une canne clarinette, une canne maquillage ou, idéal pour le Festival de Cannes, la canne bar avec fiole et verre inclus.
Yes she can ! Chloé Jantzen, dont la mère était collectionneuse puis vendeuse de cannes, s’était juré de ne jamais s’y consacrer. Résultat, elle a repris la galerie maternelle. La spécialiste réservée est à peine visible dans son capharnaüm. L’objet dévore tout, sa vie comme sa galerie.
Sur un meuble à tiroirs (au quatrième, les modèles érotiques), une petite pièce finement gravée est enfermée dans une boîte en plastique transparente. Sur le fût, des personnages sculptés dont Suzanne Valadon, amie de Lautrec. La canne est petite, un signe ? Des initiales gravées d’Henri de Toulouse-Lautrec : s’agissait-il de la sienne ? Chloé Jantzen ne l’affirme pas. Peut-être un cadeau imaginé pour lui. Sa valeur ? Difficile à estimer mais probablement des dizaines de milliers d’euros pour 90 centimètres de haut.
Une autre, pièce maîtresse du panthéon de Chloé Jantzen, fait partie de sa collection privée. « Elle appartint à Chopin. Je n’ose pas la manipuler. Il a posé sa main d’innombrable fois sur le pommeau. Le prendre serait comme toucher Chopin, impensable. Elle est sobre, mais dans un cartouche il y a quelques notes de musique. »
Chloé Jantzen est une passionnée. « Chacune est une œuvre unique travaillée par des artisans-artistes dont on a perdu, hélas, le savoir-faire. Il n’y a plus en France qu’une entreprise “haute couture”, la maison Fayet. Chaque objet est un raccourci de qui la porte. Une canne est une histoire d’homme. »
Le Festival de Cannes se déroule sans cet accessoire. Pourquoi ne pas imaginer un jour une montée des marches avec bâton de cérémonie. Et si Deneuve, Meryl Streep, Almodóvar ou George Clooney s’en paraient ? Voici ce que Chloé Jantzen propose : pour Catherine Deneuve ou Meryl Streep, elle imagine un modèle à système dissimulant poudrier, miroir et rouge à lèvres ; pour Pedro Almodóvar, une création flashy zébrée jaune et noir ; quant à George Clooney, il hériterait d’une canne en ébène de Macassar rehaussé d’argent et d’un pommeau en cristal de roche taillé. What else ?
Galerie Jantzen, 18, rue de Beaune (Paris 17e).
Le 23 mai , passez la nuit au musée
Fréquenter un musée, c’est entrer en paix, oublier menaces, folie, violences et dérèglements, laisser aux vestiaires angoisses et contraintes. Dans un musée, l’amour peut naître, l’amitié croître, les souvenirs engrangés devenir des repères. Samedi 23 mai, plus de mille musées officiels (tellement plus en réalité) vont faire les beaux, offrir des performances, des installations, des rencontres inédites. Quelle chance inouïe, quel privilège aussi !
Nuit européenne des musées. Accès gratuit en France et en Europe, de la tombée de la nuit jusqu’à minuit. Retrouvez le programme et la carte interactive ici.