Avec « La Caverne », JR va métamorphoser le Pont-Neuf en trompe-l'oeil gigantesque

Le plasticien JR, à Paris.
LTD/Emilie Pria-Atelier JR

Le plasticien JR, à Paris.
LTD/Emilie Pria-Atelier JR
Le mois de mai est le mois des ponts. Celui de juin sera celui d’un seul : le Pont-Neuf. Quarante ans après Christo et Jeanne-Claude qui l’empaquetèrent, JR, virevoltant quadra non effarouché, icône mondiale de l’art urbain, va le masquer, le déguiser, le transformer en caverne. Un événement titanesque. Une toile imprimée de 120 mètres de long et jusqu’à 18 mètres de haut, une structure gonflable pour la soutenir, un pont absorbé par une caverne, qui dit mieux ou pire ? Il n’est pas beau, le Pont-Neuf, premier pont de pierre de Paris (1607), auquel nous sommes si attachés ?
La structure gloutonne va temporairement changer nos relations avec ce paysage historique du centre de Paris. C’est le but. Ce pont-caverne va déstabiliser, indigner peut-être, dérouter probablement, finir par être accepté, aimé, évidemment. L’adhésion, l’amusement à peine : trois semaines plus tard, la caverne d’Ali JR deviendra poussière et se transformera en souvenirs. La majorité des installations JRiennes sont éphémères.
Reste la mémoire, matière invisible qu’intègre le charmant bad boy plein d’ambition artistique. Bien que provisoire, son œuvre est faite pour laisser des traces. Dessins, films, photos prolongeront l’événement. L’idée même que les souvenirs s’emparent de son œuvre met en joie l’homme qui sourit tout le temps, marche comme un ado pressé et aspire certainement à la postérité. Ne parle-t-on pas encore aujourd’hui de Christo et Jeanne-Claude, des décennies après qu’ils ont ligoté le pont ?
JR est un homme des cavernes. Il les aime. Selon les nombreuses croyances qui fascinent l’artiste, les humains seraient nés dans les entrailles de la terre. Une certitude, l’art y est apparu en France il y a 35.000 ans dans la grotte Chauvet. Une caverne, c’est aussi notre chez-nous, là où se lovent nos émotions, se tapissent nos réflexions, naissent nos questionnements. Les installations spectaculaires de JR sont des interrogations, des perturbations déguisées en œuvre.
Il s’interroge sur nos façons de vivre, nos liens avec les autres, avec nous-mêmes, avec notre environnement, le rôle de l’art dans nos vies. L’art de JR, c’est bouge de là, méfie-toi de ce qui t’endort. Nos zones de confort, nos habitudes peuvent vite devenir des zones d’indifférence, des zones à risque d’a priori sectaires. JR est loin de l’être. L’essentiel de son travail consiste à photographier des individus anonymes et d’exposer ces photos aux yeux du plus grand nombre, dans la rue. Il colle ses portraits géants là où il est impossible de ne pas les voir. Il rend visibles les invisibles.
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Dans le monde entier il a collé, souvent illégalement, des photos de personnes qui vivent dans l’indifférence ou la méfiance générale. Sur les murs de villes ou de villages, châteaux d’eau ou porte-conteneurs, murs et toits de prison, il a hissé vers la reconnaissance et le respect les visages d’hommes et de femmes jamais regardés ou oubliés.
Sur les murs d’Espagne, de Chine, des États-Unis ou de Cuba, il a collé des visages gigantesques de personnes très âgées à donner envie de les étreindre. Sur le mur de séparation israélo-palestinien, il colla côte à côte ses photos de visages rieurs d’ennemis qui ne savent plus pourquoi ils le sont. Par son art, JR est créateur de liens. JR est l’homme qui murmure à l’oreille des murs.
Il les réveille grâce à des trompe-l’œil savants et stupéfiants. Par ses collages, l’illusionniste a fait sortir de terre la pyramide du Louvre, fait entrer un train sur les quais de Seine. Le perturbateur poétique envahit ce qui l’inspire, la planète entière est son support. JR nous observe à travers tous ces yeux qu’il colle partout.
Dans un mois, Paris va brûler d’étonnement, d’émerveillement, d’incompréhension, d’extase. Dans l’atelier de JR, pas d’agitation, concentration maximale, chacun sa tâche. Des dessins de la caverne sont posés partout. Une imprimante régurgite encore quelques plans du pont. JR est là. Il surveille ses troupes pour de faux. Une photo de lui le représente en attitude de petit chef. JR est bien là, fanfaron rieur, esprit vif, organisé et précis. Chapeau, lunettes noires, un nom que peu connaissent… JR se cache pour être remarqué.

Aussi parce que sans sa panoplie on ne le remarque pas. Il a souvent été arrêté. « J’habitais dans un tout petit appartement sans espace, sans place pour moi. J’avais besoin de m’exprimer, d’exister. L’extérieur le permettait. J’ai commencé à graver mes initiales sur les tables de l’école, sur les murs. J’ai été arrêté. C’est là que j’ai compris que les murs étaient importants. La ville est devenue mon espace. J’ai commencé à coller des photos de camarades, leur donnant une existence publique. Il y avait de la violence autour de moi. Par ces collages, j’ai eu l’impression de faire exister murs et citadins autrement. » Pacificateur, JR ?
Et le monde, dans tout ça ? « Je ne le commente pas mais sais parfaitement ce qui se passe. Agnès [Varda] disait que l’artiste se doit d’être un utopiste. Je le suis. Je fréquente des chemins parallèles. J’interviens à ma manière, racontant la misère, l’isolement, la condition des femmes, celle des prisonniers, de ceux que l’on ne regarde pas… Mes installations perturbent et rapprochent, un moyen de faire bouger les lignes, ma petite façon d’intervenir sur le cours des choses du monde, sur la vie de mes concitoyens. »
Tic-Tac, dans trente jours… « Tout a été prévu, testé dans un hangar à Orly prêté par Aéroports de Paris et en extérieur en Bretagne, mais à chaque fois l’imprévu débarque. Il fait partie de l’exaltation, du processus. La caverne n’est pas seulement ce que l’on va voir. Il y a eu l’idée, sa mise en vie, un travail fortement collectif. Le collage lui-même est une aventure. Il y aura ce qui restera ensuite dans la mémoire de chacun.
L’éphémère stimule, ne dégrade pas et laissera ses empreintes. Après la disparition de la caverne, resteront les narrations qu’en fera chacun. La caverne sur le Pont-Neuf laissera des traces. » Sur le pont on dansera, dans la caverne on se faufilera, dans ses souvenirs on l’installera. Une idée gonflée à bloc afin que Paris demeure un pont entre hier et demain.
À venir
- Exposition Galerie Perrotin 76, rue de Turenne, du 5 juin au 25 juillet.
- Film Visages Villages, Road-movie poétique d’Agnès Varda et JR.
- Livre JR – L’art peut-il changer le monde ?, biographie illustrée de 350 photos, Phaidon, 384 pages, 39,95 euros.