ENTRETIEN — Le comédien revient sur ce qui l’a construit, entre impression d’être transparent, refuges choisis et inquiétude intime devenue moteur de création.Il sourit avec un étonnement presque enfantin quand on le félicite pour son interprétation magistrale de Maigret. Comme si le sexagénaire récompensé par deux Molières n’était jamais tout à fait certain d’avoir sa place. Peut-être parce que, dès la deuxième année de Denis Podalydès au Conservatoire, Michel Bouquet lui demanda de choisir entre ses études et le théâtre, l’obligeant très tôt à renoncer à son rêve de devenir normalien.
Peut-être aussi à cause de débuts de jeune comédien chaotiques marqués par un sentiment d’invisibilité tenace : un metteur en scène le remercia au bout d’un mois de répétitions de la pièce de Victor Hugo Hernani aux côtés de Jean Marais. Et, afin de ne pas compromettre sa carrière naissante, lui suggéra de faire croire à ses camarades du Conservatoire qu’il souffrait d’une méningite.
Élevé dans un milieu bourgeois versaillais avec ses trois frères, cet anxieux chronique, passionné de tauromachie, n’a trouvé l’apaisement que dans la création – le jeu, la mise en scène, l’écriture – puis dans la paternité tardive. Il se raconte avec une franchise troublante, mais demeure insaisissable. C’est précisément dans cette zone floue entre confidence et retrait que l’Arlequin cérébral écrit son mystère.
LA TRIBUNE DIMANCHE – Le romancier Prix Goncourt Laurent Mauvignier a dit de vous un jour : « Denis se perçoit comme quelqu’un qui rate, il cherche dans le travail l’autoréparation permanente d’une faille. »
DENIS PODALYDÈS – Peut-être parce que j’ai longtemps pensé être un acteur que l’on regarde puis que l’on oublie aussitôt. Au début de ma carrière, je passe un casting et on me rappelle la semaine suivante. Je me dis que je suis en bonne voie, peut-être même en finale. J’arrive, et la même personne me repose exactement les mêmes questions, comme si elle me voyait pour la première fois. Je lui dis : « Mais je suis déjà venu la semaine dernière. » Elle fouille dans ses dossiers, s’excuse… et je ne suis jamais rappelé. J’ai même été littéralement oublié sur le tournage de Xenia, un film grec de Patrice Vicancos, alors que j’en étais le rôle principal ! [Rires.] C’était ma toute première expérience de cinéma. Je me suis dit : « S’ils m’oublient, c’est que je n’imprime pas la pellicule. »