OPINION. « La radio reste la première scène des artistes, à condition qu’on la laisse libre », par Jean-Éric Valli, président des Indés Radios

Jean-Éric Valli, président des Indés Radios.
LTD/DR

Jean-Éric Valli, président des Indés Radios.
LTD/DR
Avant le stream, avant l’algorithme, avant le clip viral, il y a très souvent eu une radio. Cette affirmation peut sembler paradoxale à l’heure des plateformes mondiales et des recommandations automatisées. Pourtant, la radio continue d’occuper une place qu’aucun autre acteur n’a réellement remplacée : celle d’un tiers de confiance humain entre l’artiste et le public.
Oui, les modes de découverte musicale se sont fragmentés. Le baromètre CNM / Ipsos sur les usages de la musique en France le confirme : réseaux sociaux, vidéos courtes, plateformes de streaming et recommandations algorithmiques jouent aujourd’hui un rôle croissant, notamment auprès des plus jeunes.
Mais cette fragmentation rend justement plus précieuse encore la fonction de la radio : un média éditorial de masse capable de proposer, hiérarchiser et installer des œuvres dans un environnement de confiance.
La radio n’est peut-être plus toujours le premier endroit où un Français entend une chanson. Mais elle reste souvent le premier où il décide qu’elle mérite son attention.
Contrairement à une idée reçue tenace, la radio ne fabrique pas artificiellement les succès. Elle peut proposer un titre, l’exposer, l’accompagner. Elle ne peut jamais obliger un auditeur à l’aimer. Notre métier n’est pas de décider ce que les gens doivent aimer, mais d’essayer de comprendre ce qu’ils pourraient aimer demain.
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Dans un média où l’on peut changer de station en une seconde, l’auditeur est souverain. Au fond, il est le véritable directeur des programmes. C’est précisément parce qu’elle respecte ses auditeurs que la radio demeure un média puissant pour les artistes. Sa force tient à sa crédibilité. Et cette crédibilité repose sur une chose : la confiance de son public.
À l’heure où les plateformes recommandent déjà des œuvres à partir de calculs algorithmiques et où l’intelligence artificielle s’apprête à jouer un rôle croissant dans la sélection, la recommandation, voire la création musicale elle-même, la radio conserve une singularité essentielle : elle demeure un tiers de confiance humain. Dans cet environnement, elle apparaît moins comme un média du passé que comme l’un des derniers espaces de prescription humaine assumée, responsable et identifiable.
Le paradoxe est alors saisissant : on continue de soupçonner et de contraindre le seul grand système de recommandation culturelle qui engage encore des êtres humains identifiés, alors même qu’émergent des systèmes dont aucun quota ne régulera demain ni les choix, ni les goûts, ni les intérêts.
Pourtant, une idée persiste : celle selon laquelle les directeurs des programmes imposeraient arbitrairement leurs goûts à des auditeurs passifs. Cette vision révèle une profonde méconnaissance du fonctionnement réel de la radio. La radio n’est pas forte parce qu’elle impose. Elle est forte parce qu’elle est choisie. Et elle est choisie parce qu’elle respecte ses auditeurs.
Dès lors, comment ne pas s’interroger sur la logique qui consiste à reconnaître à la radio un pouvoir de prescription unique lorsqu’il s’agit de promouvoir la création, tout en lui refusant la liberté éditoriale nécessaire à l’exercice de cette mission ? Le problème n’est pas seulement celui d’une distorsion de concurrence ou d’une atteinte à la liberté éditoriale.
Le problème est qu’en demandant aux radios de programmer, non pas ce qu’elles estiment juste pour leurs auditeurs, mais ce que d’autres acteurs jugent souhaitable pour leurs intérêts propres, on les place en contradiction avec leur mission première : respecter leurs auditeurs. Autrement dit, on demande à la radio de trahir, au moins partiellement, la relation de confiance qui fonde sa crédibilité.
Cette logique repose sur une vision étonnamment condescendante de la radio : un média dont on célèbre le pouvoir de prescription, mais auquel on ne reconnaît plus, paradoxalement, aucune compétence éditoriale puisqu’il faudrait impérativement le contraindre, quitte à remettre en cause la liberté de communication qui fonde pourtant son existence.
Cette compétence et cette liberté sont pourtant pleinement reconnues aux producteurs, aux artistes et aux plateformes. À force de considérer la confiance accordée par les auditeurs comme un instrument mobilisable au service d’objectifs extérieurs, on fragilise le seul média musical de masse qui assume encore une responsabilité éditoriale et qui rend des comptes chaque jour à son public.
Une question mérite alors d’être posée : si la radio renonçait demain à cette responsabilité, qui l’assumerait ? Les plateformes mondiales ? Les réseaux sociaux étrangers ? Les algorithmes ? Imparfaite, sans doute, la radio reste pourtant l’un des derniers lieux où la musique est choisie par des professionnels identifiés, portée par une véritable responsabilité éditoriale et jugée en permanence par un seul arbitre : l’auditeur.
L’algorithme confirme nos goûts. La radio, elle, ose encore nous surprendre. Et c’est peut-être pour cette raison que la première scène d’un artiste porte encore, aujourd’hui, un nom simple : la radio.