Si elle est bien encadrée, la technologie, comme l'intelligence artificielle, est une service de bien commun, selon l'expert en sécurité Claude Tarlet.
Suite au prolongement de l'expérimentation de la vidéo surveillance algorithmique jusqu'en 2030, l'expert en sécurité Claude Tarlet plaide pour une « doctrine nationale claire, pérenne et assumée » en matière d'intelligence artificielle appliquée à la vidéo urbaine.
Alors que l’Assemblée nationale vient de voter la prolongation de l’expérimentation de la vidéo surveillance algorithmique (VSA) jusqu’à 2030, et alors que la délinquance, elle, se modernise et s’adapte aux outils technologies traditionnels, il y a quelque chose de révélateur dans la manière dont la France parle de l’intelligence artificielle appliquée à la vidéo urbaine. On en parle beaucoup, mais on la déploie peu. Et quand on déploie, on s’excuserait presque.
Ce paradoxe dit quelque chose sur nos blocages collectifs, notre rapport hypocrite à la sécurité, à la technologie, et à la souveraineté. En 2027, alors que nos voisins européens avancent, que les États-Unis industrialisent et que la Chine a depuis longtemps tranché le débat à sa manière, la France continue de tenir le volant en regardant dans le rétroviseur.
La vidéoprotection intelligente est une réalité opérationnelle : détection comportementale, analyse de flux, reconnaissance de situations anormales, corrélation multi-capteurs en temps réel,… Les algorithmes modernes offrent aux opérateurs de centres de supervision urbaine (CSU) une capacité d’anticipation et de réaction que les systèmes classiques n’ont jamais pu atteindre.
Les Jeux Olympiques de Paris 2024 l’ont démontré, dans un cadre expérimental encadré par la loi du 19 mai 2023 : la vidéosurveillance algorithmique détecte, alerte et aide à décider. Les retours d’expérience des forces de l’ordre et des opérateurs privés déployés sur les sites olympiques sont sans ambiguïté.
Et pourtant, au lendemain des Jeux, la France n’a pas franchi le pas d’une doctrine nationale claire, pérenne et assumée. Nous expérimentons sous contrainte législative temporaire, en attendant. Mais en attendant quoi exactement ?
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Grille de lecture binaire
Le premier blocage est culturel. La France entretient une méfiance structurelle envers toute forme de surveillance héritée d’une histoire où l’État omniscient a souvent rimé avec arbitraire. Cette vigilance est légitime, en revanche elle devient paralysante quand elle empêche toute évolution raisonnée du cadre légal et opérationnel.
Le deuxième blocage est politique. La vidéosurveillance est devenue un marqueur idéologique. Être pour, c’est être sécuritaire. Être contre, c’est défendre les libertés. Cette grille de lecture binaire est intellectuellement paresseuse et politiquement stérile en empêchant la construction d’un consensus républicain autour d’une doctrine d’emploi équilibrée et proportionnée.
Le troisième blocage est institutionnel. La fragmentation des acteurs (État, collectivités, opérateurs privés, CNIL, Parlement, autorités judiciaires, etc.) produit une cacophonie normative qui décourage les investissements et entretient une insécurité juridique chronique pour les professionnels du secteur. Combien de projets pertinents ont été abandonnés parce que personne ne savait sur quel pied danser ?
Le quatrième blocage est industriel. La France ne dispose pas d’acteurs nationaux capables de rivaliser à armes égales avec les géants asiatiques ou les champions américains sur le marché des solutions de vidéosurveillance intelligente.
Nous sommes preneurs de technologies que nous n’avons pas conçues, dont nous ne maîtrisons pas toujours les algorithmes, et dont nous ignorons parfois les dépendances. C’est un problème de souveraineté, un risque pour celle-ci, et un problème économique et stratégique que la filière ne peut plus ignorer.
La France doit se doter d’un cadre national d’emploi de la VSA en milieu urbain : clair, évalué, assorti de garanties réelles en matière de contrôle démocratique et de protection des données. Pas une énième loi d’exception mais une doctrine de droit commun construite avec les professionnels, les élus, les juristes et, pourquoi pas, les citoyens.
Alertes algorithmiques
La deuxième urgence est industrielle. Il faut investir massivement dans une filière française de l’IA sécuritaire. Cela passe par des commandes publiques orientées vers des solutions souveraines, par le soutien à la recherche et au développement des acteurs français, et par une politique de labellisation qui donne aux acheteurs publics les moyens de choisir en connaissance de cause. La sécurité ne peut plus être un secteur où nous acceptons de dépendre de l’étranger.
La troisième urgence est opérationnelle. Les CSU doivent monter en compétence. Les opérateurs doivent être formés à travailler avec des outils d’IA, à en comprendre les limites, à exercer leur jugement face aux alertes algorithmiques. L’IA n’est pas là pour remplacer l’humain mais pour l’augmenter. Et cet humain doit être formé, encadré et valorisé. Ce qui n’est pas encore le cas dans la majorité des dispositifs existants.
Je suis de ceux qui croient que la sécurité est une condition de la liberté. De ceux qui pensent que la technologie bien encadrée est un outil au service du bien commun. Et de ceux qui estiment que la France, avec son histoire, ses valeurs et son génie propre, est capable de construire un modèle de vidéosurveillance intelligente efficace, éthique et souverain.
Mais cela exige du courage politique, d’assumer que protéger les citoyens dans leurs espaces publics, de faire confiance aux professionnels de la sécurité qui assurent la continuité de la vie urbaine sans que personne ne leur en soit vraiment reconnaissant.
En 2026, nos villes sont plus complexes, denses et exposées, et les menaces évoluent. Les technologies existent. Ce qui manque, c’est la volonté. Il est temps.