Sami Bouajila (Massoud Djebbari) et Mamadou Sidibé (Malik El Djebenna) dans "Un Prophète" ; Enora Malagré dans son documentaire "Pourquoi t'as pas d'enfants ?"
Un remake d'un film de Jacques Audiard, un documentaire d'Énora Malagré sur le deuil de maternité et une filiation franco-ukrainienne... Découvrez notre sélection médias de la semaine du 2 mars 2026.
« Un prophète », bis pas repetita (4,5⭐/5)
Pour les scénaristes Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, déjà de la partie en 2009, ce fut au départ un grand… non ! « Quand le producteur Marco Cherqui – avec qui nous avions travaillé sur le film Un prophète – nous a expliqué qu’il voulait en faire une série, je me suis dit qu’il y avait un trop grand risque d’abîmer le film, rembobine le premier. Qu’on ne pouvait faire que pire. » Un contre-exemple parvient pourtant à les convaincre, lui et son complice : la série Fargo, créée en 2014 par Noah Hawley et adaptée du long-métrage du même nom des frères Coen, sorti huit ans plus tôt.
« En la visionnant, je me suis dit: “OK, c’est jouable”, ça m’a débloqué. » À la clé : une série en huit épisodes d’excellente facture à découvrir dès lundi sur Canal+. Pas un remake ni une préquelle, mais plutôt un reboot. Sans la participation de Jacques Audiard – remplacé par le talentueux réalisateur italien Enrico Maria Artale – mais avec sa bénédiction. « Il était rassuré de savoir que ce serait nous, et qu’on ne ferait pas n’importe quoi », glisse Abdel Raouf Dafri. Si le héros s’appelle toujours Malik El Djebena, la ressemblance s’arrête là. « Lors de l’écriture des premières arches, nous étions partis sur un personnage arabe, comme dans le film, explique Nicolas Peufaillit. Puis on a fait marche arrière, on s’est dit qu’on allait remettre les compteurs à zéro. On s’est demandé à quoi pouvait ressembler Malik dans la France de 2026. »
Réponse : à un jeune Mahorais, campé par le comédien Mamadou Sidibé, qui succède à Tahar Rahim dans le rôle principal. Il joue une « mule » jetée dès son arrivée en métropole dans la prison des Baumettes, à Marseille. Un univers hostile où il tombe sous l’emprise de Massoud Djebbari, un riche promoteur immobilier sans scrupule incarné par Sami Bouajila. Un personnage loin, très loin du parrain César Luciani, interprété à l’époque par Niels Arestrup.
« On voulait proposer une radioscopie de notre société contemporaine, résume Abdel Raouf Dafri. Avec un personnage principal qui soit noir. Aujourd’hui, grâce à des films comme Un prophète, vous avez plein d’acteurs maghrébins qui sont connus et respectés. Mais citez-moi cinq grands acteurs noirs français ! Dans notre pays, ce sont eux, aujourd’hui, les “laissés-pour-compte”. Je suis consterné de ne pas en voir davantage sur le devant de la scène. » Grand bien leur en a pris. Car dans cette fable carcérale intelligente et nerveuse, dans laquelle s’entremêlent criminalité et politique, Mamadou Sidibé est une véritable révélation.
Une performance d’autant plus remarquable qu’il s’agit de sa toute première apparition devant les caméras ! « Il était prédestiné à devenir footballeur et n’avait jamais pris de cours », expliquent les deux scénaristes, qui ne tarissent pas d’éloges sur le jeune homme de 27 ans. À ne pas louper.
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ℹ️ Un Prophète, série en 8 épisodes diffusée sur Canal+ à partir de demain (deux épisodes, puis un épisode chaque lundi).
« Pourquoi t’as pas d’enfants ? », le cri du ventre (4⭐/5)
« Pourquoi t’as pas d’enfants ? » Terriblement intrusive, c’est la question trop souvent posée aux femmes de plus de 35 ans. Énora Malagré l’a choisie comme titre de son documentaire, diffusé mardi soir sur France 5. Un manifeste intime, né de son douloureux deuil de la maternité. « J’ai besoin d’avancer mais tout autour de moi me rappelle cette absence, explique-t-elle d’emblée aux téléspectateurs.
Les conversations sur les enfants, les annonces de grossesse, les ventres ronds exposés comme des trophées, pendant que le mien reste désespérément vide. » Un soir de janvier 2024, la douleur vire à la colère lorsqu’elle entend la sortie d’Emmanuel Macron sur le « réarmement démographique ».
« La culpabilité est venue d’en haut, confie la chroniqueuse de 45 ans qui officie au Mag de la santé sur France 5. Le président a prononcé des mots qui nous ont blessées et choquées, nous les femmes sans enfants. Je ne peux pas avoir d’enfant [à cause de l’endométriose], cela ferait de moi une femelle défaillante, une femme qui ne participe pas à la grandeur de la France ? »
Dans ce documentaire incarné, on la retrouve aux côtés de femmes qui, comme elle, vivent douloureusement l’injonction à la maternité. Lors de groupes de parole organisés par l’association Happy Moi – qui aide celles et ceux qui n’ont pas pu avoir d’enfant – on découvre les parcours chaotiques de Laetitia, Karine et tant d’autres. Le micro est également tendu à des femmes qui ont fait le choix délibéré de ne pas en avoir et le revendiquent haut et fort.
Qu’elles soient anonymes ou célèbres, comme Béatrice Dalle, Marianne James ou encore Mireille Dumas, qui évoque pour la première fois son recours à l’avortement quand elle était jeune. Un programme qui remonte également le fil des siècles grâce à l’éclairage de l’historienne Muriel Salle, pour comprendre les racines de cette pression sociale. Et pour que la maternité cesse enfin d’être perçue comme la seule voie d’accomplissement possible pour les femmes. Salutaire.
Trouver Sergueï, frère de l’Est (4,5⭐/5)
Quand elle était gamine, c’était pour Aliénor un rituel solidaire et immuable. Toutes les vacances scolaires, dans sa maison des Ardennes, sa famille accueillait Sergueï, venu d’Ukraine dans le cadre d’un programme humanitaire pour les enfants touchés par Tchernobyl. Dix ans à rire, jouer et à tisser des liens de fraternité avec ce petit garçon de trois ans son aîné. Puis, en 2004, rideau. Devenu majeur, Sergueï quitte le programme et ne reviendra jamais. Pire, il cesse tout contact épistolaire avec sa famille d’adoption.
Dix ans plus tard, Aliénor Carrière, devenue journaliste, décide de partir du côté de Kiev retrouver sa trace. Sans certitudes et la boule au ventre. Qu’est-il devenu ? Quel impact la guerre a-t-elle eu sur lui ? Est-il au moins encore en vie ? Avec Trouver Sergueï – disponible sur Arte Radio –, la jeune femme livre un remarquable documentaire audio. Une quête intime poignante, saupoudrée de sons d’archives VHS qui nous replongent dans cette jeunesse insouciante des années 1990. Ce n’est qu’à la toute dernière minute qu’on comprend pourquoi Sergueï n’a jamais répondu aux lettres envoyées. Fichue poussière dans l’œil.
ℹ️ Trouver Sergueï, documentaire audio (37 minutes) d’Aliénor Carrière. Disponible sur Arte Radio.