Un biopic sur Fernand de Magellan, un road-movie aux allures de quête initiatique, un ovni comme les aime le cinéma d’auteur français... Notre sélection cinéma de la semaine du 29 décembre.
Magellan 4⭐/5
Mais que peut-il donc y avoir de commun entre Ernesto Guevara de la Serna, alias le Che, et Fernand de Magellan, entre le révolutionnaire argentin du XXe siècle et l’explorateur portugais du XVIe siècle ? L’acteur mexicain Gael García Bernal et son goût manifeste pour les incarnations de figures légendaires. Cette fois, il a revêtu le costume du célèbre navigateur. Et c’est le cinéaste philippin Lav Diaz qui a écrit le scénario de ce biopic, lequel se concentre sur les vingt dernières années de la vie de Magellan.
Auteur à ce jour de plus de 30 courts et longs-métrages, Lav Diaz abandonne avec son Magellan, présenté à Cannes cette année, certains des principaux marqueurs de son cinéma mondialement réputé. Il délaisse ainsi la très longue durée de certains de ses films précédents (Magellan ne dure « que » 2 h 36…), passe du noir et blanc habituel à la couleur, quitte le sol natal philippin et sa langue pour d’autres horizons et pour le portugais, et, cerise sur le gâteau, choisit comme acteur principal une star internationale, bien loin de ses castings traditionnels composés de non-professionnels. Que reste-t-il alors de ce qui a fait la réputation de ce cinéaste ? L’essentiel : cette ampleur esthétique à nulle autre pareille, capable de plonger le spectateur dans une contemplation hypnotique. Ce Magellan ne déroge donc pas à la règle.
Certes, on y suit les aventures de l’explorateur depuis la prise de Malacca en 1511 puis son nouveau et dernier départ du Portugal en 1518 pour ouvrir une nouvelle route des épices, jusqu’à sa mort en 1521 sur l’île de Cebu, aux Philippines, tué par des indigènes. Mais, plus qu’un récit de vie, ce qui intéresse Lav Diaz, c’est d’abord son inscription dans des paysages grandioses et sans l’ombre d’un romantisme échevelé.
On est bien loin de la façon dont Werner Herzog dans Aguirre, la colère de Dieu, par exemple, dressait le portrait d’un conquistador sous les traits d’un Klaus Kinski halluciné. Rien de tel dans le jeu tout en retenue de Gael García Bernal, rien de véritablement héroïque non plus. Lav Diaz, au contraire, le représente presque comme un fantôme qui viendrait terroriser les autochtones, à l’instar du premier plan du film où, à l’arrivée de Magellan, une jeune femme s’enfuit tout au fond de l’image. De fait, la dimension anticolonialiste du film n’échappe à personne et le parcours de Magellan est d’abord décrit comme celui d’un homme dont le chemin est bordé de cadavres. Il est à tout le moins dictatorial, violent, meurtrier, paranoïaque et lâche : le Magellan de Lav Diaz n’épargne pas son personnage principal. Âpre, rugueux et éblouissant à la fois, le film déploie une fascinante poésie politique à travers de splendides tableaux et compositions.
Magellan, de Lav Diaz, avec Gael García Bernal, Ângela Azevedo, Amado Arjay Babon, Hazel Orencio. 2 h 36. Sortie mercredi.
Le Pays d’Arto 4⭐/5
C’est la première fiction d’une documentariste chevronnée, forte également de trois nationalités liées à des exils (France, Arménie et Liban). Tamara Stepanyan a eu l’idée de son scénario avec l’auteur Jean-Christophe Ferrari. Ensemble, pour Le Pays d’Arto, ils ont inventé le personnage de Céline (interprétée par Camille Cottin, très habitée et touchante) qui, à la suite du suicide de son mari arménien Arto, décide de partir en Arménie pour tenter d’en savoir plus sur cet homme qu’elle croyait connaître.
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Aidée d’Armen, son chauffeur, elle entame alors un road-movie aux allures de quête initiatique et de dialogue intérieur avec le défunt. Et Céline d’affronter alors les différentes étapes souvent douloureuses d’un cheminement intime chaotique entre déni, incrédulité, renoncement et reconstruction. Avec au centre les mensonges de son mari défunt qu’il faut affronter tout en les dissimulant à ses propres enfants pour les protéger.
De rencontres en rencontres, l’héroïne se confronte à la réalité d’un pays traumatisé et dont les blessures sans cesse ravivées ne se referment pas. « Je suis Arménien, je n’ai connu que la guerre, j’aime le sang, c’est normal, non ? » lui dit ainsi un homme de passage. Elle croise aussi la route d’un adolescent en colère et agressif à son égard parce qu’il souffre d’un syndrome post-traumatique à la suite du terrible séisme de 1988.
Ce qui n’empêche en rien la réalisatrice d’adresser à son pays une véritable déclaration d’amour, notamment par la façon dont elle le filme, alternant les ambiances intimes et les couleurs éclatantes des paysages traversés. Si on oublie quelques maladresses narratives ou certaines images trop démonstratives, Le Pays d’Arto s’avère être une passionnante plongée dans un pays aux multiples fractures, vu à travers les yeux d’un personnage principal avec lequel il nous est aisé de nous identifier. Le tout porté de bout en bout par la forte présence de Camille Cottin qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles sur grand écran
Le Pays d’Arto, de Tamara Stepanyan, avec Camille Cottin, Zar Amir Ebrahimi, Shant Hovhannisyan. 1 h 44. Sortie mercredi.
Laurent dans le vent 4⭐/5
Mattéo Eustachon, Léo Couture et Anton Balekdjian sont les trois réalisateurs d’un ovni comme les aime le cinéma d’auteur français. Laurent dans le vent raconte le cheminement d’un jeune homme voulant se trouver lui-même tout en s’ouvrant aux autres.
Dans le cadre ouaté d’une station de ski hors saison, le film avance avec une nonchalance qui colle à celle du personnage principal. Tourné essentiellement avec des acteurs non professionnels (avec toutefois une savoureuse composition de Béatrice Dalle), il impose son rythme en offrant des variations sur l’ultramoderne solitude que chantait Souchon. Les rencontres que fait Laurent sont souvent drolatiques et décalées : ici une femme âgée au sacré tempérament, là un photographe entreprenant, et ailleurs un jeune qui se rêve en Viking. À leur contact, Laurent sort de sa coquille. Et par petites touches nous entraîne dans son univers singulier et poétique.
Laurent dans le vent, de Mattéo Eustachon, Léo Couture et Anton Balekdjian, avec Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Thomas Daloz, Monique Crespin. 1 h 31. Sortie mercredi.
Vade retro 3⭐/5
Connu pour la fantaisie assumée de ses comédies faussement potaches (La Loi de la jungle), Antonin Peretjatko nous bluffe de nouveau. Avec Vade retro, il signe son premier film de vampires avec un scénario échevelé. On y croise une chirurgienne cryogénisant ses riches patients, un fossoyeur communiquant avec les plantes, une chasseuse de vampires… Autant de péripéties qui n’empêchent pas le spectateur de méditer sur des thèmes comme la transidentité, le racisme ou le poids d’un héritage aristocratique, a fortiori quand on est vampire ! Norbert, le héros, survivra-t-il à son exil dans les mers du Sud ? Tourné à la Réunion, sur une terre volcanique, Vade retro désarçonne sans répit.
Tour à tour kitsch, carnavalesque, macabre et surréaliste, jamais sérieux, ce film emmené par des comédiens en roue libre ne reste pas moins pertinent pour moquer la propension des humains à régresser plutôt que de voir la réalité en face.
Vade retro, d’Antonin Peretjatko, avec Estéban, Pascal Légitimus, Céline Fuhrer. 1 h 35. Sortie mercredi.