« Cette boîte moderne défigure le monument » : à Angers, la nouvelle galerie de la cathédrale Saint-Maurice fait débat

L'architecte japonais Kengo Kuma devant la nouvelle galerie de la cathédrale Saint-Maurice à Angers.
LTD / LOIC VENANCE / AFP

L'architecte japonais Kengo Kuma devant la nouvelle galerie de la cathédrale Saint-Maurice à Angers.
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Depuis l’inauguration le 9 avril de la galerie contemporaine installée devant la façade médiévale de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers (Maine-et-Loire), l’affluence est telle qu’« en deux semaines [il s’est] écoulé l’équivalent de trois mois de stocks de cierges ! » s’exclame le curé, Aymeric de Boüard. Œuvre de l’architecte japonais Kengo Kuma, qui a aussi réalisé la gare de Saint-Denis-Pleyel, ces cinq arches en béton (trois en façade et deux latérales) de 11 mètres de hauteur conçues pour protéger les statues polychromes du portail gothique, défraient la chronique et… ne laissent personne indifférent !
Du haut de ses 88 ans, Maryvonne reste perplexe : « C’est pas franchement moche, mais je ne vois plus la façade de la cathédrale ! » Professeur de maths, David, 56 ans, est plus sévère encore : « Cette boîte moderne défigure le monument. » Parisienne de 70 ans, Isabelle se montre plus nuancée : « La couleur du béton se marie bien avec la pierre du Moyen Âge mais les arches écrasent l’édifice. »
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Conçue comme un sas entre le parvis et la nef, entre profane et sacré, « la galerie, très harmonieuse et très réussie, ne vole pas la vedette à la cathédrale ; au contraire, elle apparaît comme une invitation à entrer », estime Aymeric de Boüard, qui ne tarit pas d’éloges sur l’ouvrage : « Après la messe le dimanche, les gens prennent le temps de discuter sous les arches, à l’abri des intempéries. Le 12 avril, on y a même partagé le verre de l’amitié. Pour les baptêmes, j’accueillerai désormais les familles dans cet espace qui forme comme une alcôve propice à la prière et à la méditation face au Christ en gloire, au-dessus du portail. À mon sens, l’art contemporain témoigne de la vitalité des lieux de culte : l’Église, ce n’est pas un truc du passé ! »
Président de l’association de quartier Les Amis de la Cité, Florent Chartier résume la controverse d’une formule : « Ce projet très clivant, c’est un peu notre pyramide du Louvre à Angers ! Personnellement, j’aime beaucoup cet ouvrage contemporain à la fois épuré, élégant et massif, qui respecte le site et témoigne de notre époque. D’autant que la ville en a profité pour piétonniser le parvis, qui, jusqu’en 2024, servait de parking pour 40 bagnoles ! »
Moyennant 1,2 million d’euros, selon Nicolas Dufetel, adjoint au patrimoine auprès du maire d’Angers, la municipalité a repavé et rendu aux piétons la place et trois rues adjacentes, soit 3500 mètres carrés, dont 500 mètres carrés ont été végétalisés. Une douzaine de bancs ont été installés et 18 arbres plantés.
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Greffer une extension contemporaine sur une cathédrale gothique, classée monument historique depuis 1862, constitue une première en France, même si la galerie, autoportante, ne s’appuie pas sur la façade. C’est la question de la place de l’architecture d’aujourd’hui dans notre paysage patrimonial, religieux ou civil, qui est posée. Bâtie au XIIe siècle, « la cathédrale d’Angers mêle trois styles : roman, gothique et Renaissance », souligne l’architecte des bâtiments de France (ABF) Virginie Vallée, conservatrice de l’édifice.
« À chaque époque, les bâtisseurs ont construit dans le style de leur temps, sans jamais chercher à imiter leurs prédécesseurs. Du Christ en gloire du portail au sommet des flèches, les périodes se superposent sur la façade, dans une cohérence visuelle évidente, observe l’ABF Gabriel Turquet de Beauregard, chef de l’unité départementale de l’architecture et du patrimoine du Maine-et-Loire. Depuis la construction des deux tours et du lanternon il y a cinq cents ans, c’est la première fois qu’on ajoute au monument une nouvelle strate architecturale qui suit la même logique : bâtir dans le style de son époque. »
Financée par le ministère de la Culture (4,5 millions d’euros), la construction de ces arcades en béton composé de granulats calcaires récupérés dans le bassin de la Loire n’est pas une création ex nihilo. Celles-ci remplacent en effet une galerie érigée dès le XIIIe siècle pour protéger des intempéries les statues polychromes du XIIe siècle qui ornent le tympan, au-dessus du portail d’entrée.
Après sa destruction en 1807, les sculptures ont été enduites d’un badigeon de chaux qui les a protégées jusqu’en 2009, date du premier nettoyage. Voilà pourquoi les couleurs, notamment le bleu du lapis-lazuli figurant le ciel derrière le Christ entouré des symboles des quatre évangélistes, ont si bien résisté aux outrages du temps ! « Il ne nous reste plus qu’à poser des câbles tendus invisibles devant les statues pour empêcher les pigeons de les dégrader », précise Stéphane Moreau, ingénieur des travaux à la direction régionale des affaires culturelles (Drac).
Hasard du calendrier, « c’est au cours de la même réunion, le 4 juillet 2019, que la commission nationale du patrimoine et de l’architecture [CNPA] s’est prononcée en faveur d’un ouvrage contemporain à la cathédrale d’Angers alors qu’elle a opté pour une reconstruction à l’identique de la charpente et de la flèche de Notre-Dame de Paris », rappelle Virginie Vallée.
Que cette instance placée auprès du ministère de la Culture ait choisi le même jour deux solutions radicalement opposées n’étonne pas Gabriel Turquet de Beauregard : « À Notre-Dame, on avait le relevé, à la cheville près, de la charpente, qui venait d’être numérisée, alors qu’à Angers on ne disposait que de gravures imprécises et contradictoires et quasiment d’aucun vestige de la galerie. En plus, Notre-Dame venait de brûler, nous étions dans le traumatisme de l’incendie. À Angers, restituer à l’identique un ouvrage qui n’existe plus depuis deux siècles n’aurait pas eu grand sens, sauf à prendre le risque d’un pastiche très imprécis. »

Salamandre, singe, poisson… À la cathédrale Saint-Vincent (XIIe siècle) de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), c’est un bestiaire très contemporain qui orne les chapiteaux des colonnes de l’aile nord du cloître (classé monument historique en 1928), intégralement reconstruite entre 2013 et 2019 dans le respect des codes architecturaux du Moyen Âge. Au total, une quarantaine de sculptures d’animaux en pierre de Saint-Marc de facture moderne, réalisées par Laetitia de Bazelaire, viennent égayer la balade des amateurs de vieilles pierres sans rompre l’harmonie du jardin.

Au pays des cathédrales, Notre-Dame-de-la-Treille à Lille, propriété du diocèse, est un cas très singulier : commencée en 1856 dans un style néogothique, sa construction, financée par les industriels du Nord, ne s’est achevée qu’à la fin du XXe siècle. En 1999 précisément, lorsque la façade autoportante très moderne en pierre de Soignies et en marbre blanc du Portugal a remplacé le mur provisoire de briques et de broc de 1947. Ornée d’une rosace dont le vitrail est l’œuvre de Ladislas Kijno, l’entrée monumentale et contemporaine de la cathédrale de Lille a fait couler beaucoup d’encre.

Les grandes manœuvres pour remplacer les vitraux de Viollet-le-Duc par ceux de Claire Tabouret dans les six chapelles du bas-côté sud de la nef vont-elles bientôt démarrer à Notre-Dame ? Réponse en début de semaine lorsque le tribunal administratif de Paris, saisi en référé pour non-respect du code du patrimoine par les associations Sites et monuments et SOS Paris, rendra son ordonnance à la suite de l’audience du 12 mai.
Depuis l’affichage de l’autorisation de travaux délivrée le 17 avril par le préfet de la Région Île-de-France, le calendrier s’accélère. Depuis fin avril, des échafaudages ont été installés à l’extérieur, devant les verrières. Dans les chapelles concernées, les tableaux, notamment les Mays du XVIIe siècle, sont déjà empaquetés et placés sous coffrage de protection. Bien que la commission nationale du patrimoine et de l’architecture se soit prononcée à l’unanimité le 11 juillet 2024 contre la dépose des verres à motifs géométriques de Viollet-le-Duc, miraculeusement épargnés par l’incendie, le ministère de la Culture paraît résolu, selon la volonté de l’Élysée et de l’archevêque de Paris, à installer à Notre-Dame les fameux vitraux contemporains, dont les cartons ont été présentés cet hiver au Grand Palais.
Président de l’association Sites et monuments, Julien Lacaze suggère, pour conserver in situ les verrières du XIXe siècle, d’« installer l’œuvre de Claire Tabouret dans le beffroi nord, là où s’est joué le destin de la cathédrale la nuit du 15 avril 2019 ». Quant à la pétition « Conservons à Notre-Dame les vitraux de Viollet-le-Duc », elle a déjà recueilli près de 349.000 signatures sur Change.org. Vox populi, vox Dei ?