Au Rijksmuseum d’Amsterdam, la restauration du plus célèbre tableau de Rembrandt et l’apparition d’une œuvre inconnue du maître rappellent qu’un chef-d’œuvre ne cesse jamais tout à fait de vivre.
C’est un rendez-vous rassurant, caressant, sans risque de déception. Revenir au Rijksmuseum est une exaltation rare, une joie dense. Les chefs-d’œuvre ne changent pas, ne gangrènent pas, ne vieillissent pas contrairement aux malheureux os des visiteurs. Sans oublier le temps qui reste. Pour nous, il se fait la malle, pas pour les œuvres. Celles-ci fracassent l’horloge qui nous gouverne. Les voir, revoir, c’est grignoter un peu de leur intemporalité.
Le Rijksmuseum, vu enfant, ado, grand, très grand, est une histoire de retrouvailles qui accompagnent, embellissent toute une vie. Rembrandt, Vermeer, Pieter de Hooch, les retrouver c’est espérer revivre ses premières émotions tout en ajoutant un coussin moelleux à l’existence, celui de la découverte, de l’enrichissement de ses connaissances. Un musée n’est pas le miroir de nous-même. Nous engrangeons les rides, les chefs-d’œuvre n’en prennent pas. Retour donc au Rijksmuseum, à Amsterdam.
Achevé en 1885, le plus grand musée des Pays-Bas fut voulu, pensé pour l’être. Avec une idée : rassembler les œuvres qui constituent l’identité néerlandaise et concourent à la renforcer. Un château-cathédrale vêtu de briques, de taille humaine, pas arrogant, un écrin sur mesure pour les chefs-d’œuvre de l’art flamand, en lisière de canal, évidemment.
À l’étage, une immense allée d’honneur composée de chapelles latérales. Elles accueillent les plus grands peintres flamands. Les retrouvailles sont intenses avec l’observation de détails pas remarqués encore. La laitière de Vermeer (1632-1675) verse son flot onctueux depuis 400 ans. On remarque qu’on ne voit qu’elle parce que, derrière sa grâce silencieuse, rien n’encombre le regard. Un décor aussi important qu’elle. Il fallait revenir pour s’en rendre compte.
Les fenêtres ouvertes de Pieter de Hooch (1629-1684) continuent de laisser entrer le fracas de la ville dans des intérieurs silencieux. Pourtant des êtres y murmurent. Il va falloir revenir pour mieux deviner leurs conversations. Les portraits sombres et graves de Frans Hals (1582-1666) perturbent encore sans livrer leurs secrets. Les revoir et ne pas les percer, c’est déjà avoir envie de revenir.
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« Une femme avec un enfant dans un cellier » (1656-1660), par Pieter de Hooch. (Crédits : LTD/Bridgeman)
Tant de natures mortes dissimulent toujours des indices de vie, mouches heureuses, pétales qui se meurent, miches de pain prêtes à être dévorées, un jeu de piste que les retrouvailles n’épuisent pas. Cette halle d’honneur conduit à une certaine nostalgie, celle d’un siècle d’or (XVIIe), idéalisée par les tableaux où tout semble serein, sans violence. Les voir, les revoir apaise, réconcilie.
Maîtrise du clair-obscur
Au fond de cette néocathédrale, une œuvre à part : La Ronde de nuit (1642), en restauration préventive. Pas malade, le tableau est simplement âgé de près de quatre siècles. Les restaurations passées, les vernis posés sont défaillants. En 1975, le tableau est attaqué au couteau. Il est restauré, mal.
Depuis, les façons de réparer et préserver un tableau ont changé. Le défi est de protéger l’œuvre iconique sans empêcher que de nouvelles restaurations puissent avoir lieu en cas de techniques nouvelles. Le Rijksmuseum réalise ainsi une restauration démontable. Avoir le privilège d’entrer dans la « cage » de restauration est franchir le mur du son, passer du brouhaha des visiteurs assistant à la restauration derrière une baie vitrée au silence de la salle de restauration.
Une conservatrice toute à sa tâche, humble face à un tel chef-d’œuvre, a du mal à confier l’émotion d’être au plus près de Rembrandt (1606-1669). Avec une haute technologie, elle peut entrer dans les craquelures du tableau, dans son intimité. Attention ne pas trop déranger : « Je n’ai aucune idée du travail qui reste à faire. C’est la toile qui dirige les opérations. Je ne suis pas dans l’émotion mais dans la responsabilité. Elle est un monument national. »
La toile est un manifeste. Elle représente des hommes de la société civile prêts à prendre le pouvoir, à éliminer la monarchie espagnole dont les Pays-Bas sont une province jusqu’en 1648. La conservatrice quitte ses écrans pour se rapprocher de la toile. Sur les côtés de celle-ci, de petites parties ont été dégagées des vernis anciens et des retouches d’autrefois. Là, à quelques centimètres du tableau, les papilles exultent. La peinture est à poil.
Là sont tapis les premiers gestes du peintre. Là se trouvent la profondeur et les méandres de son âme. Comme si elle pouvait déranger le maître, la conservatrice murmure que Rembrandt faisait payer les personnalités représentées dans le tableau. Les meilleurs payeurs étaient davantage mis en valeur. Habile. La conservatrice poursuit son travail sur la pointe des yeux, méthodiquement.
« Rembrandt voulait la postérité »
Pour les générations à venir, l’équipe de restauration documente chaque étape de l’aventure. « Rembrandt voulait la postérité. Il avait anticipé que l’humidité pourrait nuire à sa toile, que les couleurs allaient changer, il a donc imaginé ses compositions en fonction… Nous prolongeons son souhait de perdurer. » Retour dans les salles et à la découverte, l’éblouissement.
« La vision de Zacharie dans le Temple » (1633), de Rembrandt. (Crédits : LTD/Kelly Schenk/Rijksmuseum)
Il y a peu, des agents du musée ont accroché, un « nouveau » Rembrandt, réalisé en 1633. Installé entre deux autres œuvres de la même taille, peintes la même année, Vision de Zacharie dans le temple est exposé comme s’il avait toujours été là. Discrète installation qui ne le banalise pas mais impressionne. Rembrandt a 27 ans ; tout son talent est là. Maîtrise du clair-obscur, tissus aimés par la lumière jusqu’à la transparence, triomphe de l’or autant que de la pénombre.
Le tableau nouveau est arrivé par mail. Il y a deux ans, un homme se demande d’où provient la toile qui est chez lui. Il envoie un message électronique au Rijksmuseum. Le musée voit la toile, ne dit rien mais doute peu. Deux ans d’analyses, puis l’annonce est faite à son propriétaire anonyme. C’est un Rembrandt ! L’heureux homme le prête au musée en remerciement.
Tant de sagas se lovent dans l’histoire de l’art. Le Rijksmuseum en regorge d’autant qu’il raconte l’histoire tumultueuse du pays à partir du Moyen Âge. Jardins avec œuvres contemporaines, expositions temporaires rappellent que le musée est un lieu en mouvement. On rêve de s’y laisser enfermer. Dans tous les cas, ne pas y retourner n’est pas une option. Pour employer un mot néerlandais, ce musée est tout simplement ongelooflijk (incroyable en néerlandais).
📍 À visiter Rijksmuseum, Museumstraat 1, Amsterdam ℹ️ rijksmuseum.nl
📖 À lire La Peinture flamande du XVIe au XVIIIe siècle, de Florence de Voldère, Flammarion, 318 pages. Rembrandt – Tout l’œuvre peint, de Volker Manuth, Marieke De Winkel, Rudie Van Leeuwen, Taschen, 512 pages. Rembrandt – Le clair, l’obscur, de Pascal Bonafoux, Gallimard, 176 pages.