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À Bordeaux, Nice ou Paris, Matisse vous en fait voir de toutes les couleurs

Daniel Schick

Publié le 26 mars 2026 à 15:00

Henri Matisse, « Le Cauchemar de l’éléphant blanc », fin octobre – début novembre 1943.

Henri Matisse, « Le Cauchemar de l’éléphant blanc », fin octobre – début novembre 1943.

LTD/Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn - Philippe Migeat, Christian Bahier

La Tribune Dimanche

N142 ● 21 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Partout en France, expositions et musées célèbrent l’artiste. L’occasion de redécouvrir celui qui transforma la peinture en fête des sens.

Le maître de la couleur a commencé sa vie dans le sombre, le gris, sous les nuages. Ceci explique peut-être cela. Matisse, né en 1869 au Cateau-Cambrésis, est mort à Nice en 1954 « sous le soleil exactement », comme l’a écrit Gainsbourg. Sa mère tient un magasin de chapeaux, festival de couleurs. Elle est peintre amateur et lui écarquille les yeux. Le garçon se rend dans les musées voisins mais il se (on le) destine à une carrière de juriste.

L’histoire de l’art a de la chance. Alors clerc de notaire, Matisse fait une crise d’appendicite à l’âge de 20 ans. Immobilisé, il reçoit de sa mère peintures et toiles. Henri tient son avenir entre ses mains. Il part à Paris pour faire des études d’art. Il dessine son destin. Le gamin est aussi fils de marchand de graines. Qui ne sème rien ne récolte rien. Matisse cherche, observe, essaie.

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Il est également issu d’une lignée de tisserands travaillant des fils teints qui s’entrecroisent et jouent avec les couleurs. Tiens, tiens… Il tricote des idées en permanence. La couleur devient sa drogue dure, le plonge en ivresse et en questionnement. Un corps peut-il être représenté en bleu ? Peut-il ne pas ressembler fidèlement à un corps ? Pour Matisse, oui. Il n’a signé aucun contrat avec la réalité.

« Il y a deux façons d’exprimer les choses : l’une est de les montrer brutalement, l’autre de les évoquer avec art, expliquera-t-il. En s’éloignant de la représentation littérale du mouvement, on aboutit à plus de beauté et plus de grandeur. »

Maître de l’euphorie

Matisse est un explorateur au long cours de la couleur. Il l’aime viscéralement. Elle est pour lui une nécessité existentielle. Le peintre organise sa vie pour elle. Il voyage en France et dans le monde – Algérie, Maroc, Polynésie – afin de se laisser envahir par elle, de la voir sous d’autres cieux. Il ne parcourt pas le monde pour changer d’air mais pour changer de lumière. Il est couleurophage, couleurophile. La couleur est son festin.

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Le sombre, le triste, le grave, le tragique, pas pour lui. Ses œuvres sont des hymnes à la joie. Il est le maître de l’euphorie. Dans son œuvre, les fenêtres représentées sont toujours ouvertes. Tout respire, s’embrasse, fusionne, se répond. Pas de frayeurs, pas de douleurs, pas d’automne, pas d’hiver chez lui. Ses couleurs dansent, s’emboîtent, explosent dans ses toiles. À ses débuts, le peintre était assez timoré dans sa relation avec la couleur. Il la conquerra toute sa vie.

Amélie, Henri et Marguerite Matisse dans l’appartement-atelier de la place Charles-Félix, à Nice, vers 1930, photographie anonyme.
Amélie, Henri et Marguerite Matisse dans l’appartement-atelier de la place Charles-Félix, à Nice, vers 1930, photographie anonyme. (Crédits : LTD/Archives Henri Matisse)

Un de ses premiers tableaux, assez sombre, peint à 25 ans, représente un atelier de tisserand (1895), comme par hasard… Nous sommes encore loin d’une toile peinte en 1923, vendue en 2018 pour plus de 80 millions de dollars. Cette dernière représente une femme dénudée, se la coulant douce sur un sofa, caressée par la chaleur, léchée par la couleur.

Matisse en fait voir de toutes les couleurs au spectateur, l’extrait de la pesanteur de la vie. Il dit de ses bleus et de ses verts qu’ils ne sont pas nécessairement une référence au ciel et à l’herbe. Matisse s’intéresse aux formes, aux lignes, aux rapports entre les couleurs. Paravents, murs, fenêtres, poissons rouges : ce qu’il représente devient presque un prétexte à ses compositions.

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Pour découvrir, comprendre et jouir de Matisse, mieux vaut commencer par sa ville natale : Le Cateau-Cambrésis, à quelque 70 kilomètres à vol d’oiseau au sud-est de Lille. Dans une vaste bâtisse bourgeoise sans arrogance embrassée par d’immenses arbres se trouve l’un des plus importants musées Matisse au monde. Quatre-vingt-deux œuvres choisies par le maître lui-même, et bien d’autres majeures, racontent le parcours du peintre, de l’Atelier de tisseur picard à la période fauve (1905-1910), dont il est l’un des initiateurs.

Le musée rappelle aussi le Matisse qui s’installe sous les couleurs et la lumière de Collioure, rejoint par Derain. La période niçoise n’est pas oubliée et conduit naturellement à… Nice.

Vers l’épure

Le maître y vécut partiellement puis totalement pendant trente-sept ans, de 1917 à sa mort. La ville possède donc son musée Matisse. Sur les hauteurs, il est situé à quelques mètres de la maison où il vécut. Le musée abrite une remarquable collection léguée par Matisse lui-même puis par sa vigilante famille.

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Lorsque Matisse tombe gravement malade en 1941, une femme joue un rôle capital. Monique Bourgeois, surveillante de nuit devenue sœur Jacques-Marie. Elle lui montre une chapelle à Vence où art et spiritualité pourraient faire bon ménage. Matisse est fatigué mais accepte le défi. Il met au monde un chef-d’œuvre complet, son grand accomplissement. Tout est de lui : meubles liturgiques, vêtements des célébrants, vitraux bleu, vert, jaune. La chapelle est inaugurée en 1951, sans Matisse, épuisé.

Au Grand Palais, le Centre Pompidou présente dès ce mardi 24 mars une grande exposition consacrée à la période 1941-1954, soit les treize dernières années de sa vie. À 71 ans, Matisse quitte la peinture mais pas l’art. Il compose des assemblages de gouaches découpées. Avec le temps, il se radicalise et va vers l’épure. Tout devient formes simples et, bien entendu, colorées. L’émotion vient notamment d’une série réalisée entre 1946 et 1948 : des intérieurs peints à Vence. Les fenêtres y sont évidemment ouvertes – pour la dernière fois. Ensuite viendront les collages et la chapelle du Rosaire.

Expérience immersive « Matisse, la symphonie des couleurs », à Bordeaux.
Expérience immersive « Matisse, la symphonie des couleurs », à Bordeaux. (Crédits : LTD/Culturespaces - Geoffroy Groult)

La peinture flamboyante de Matisse est devenue un véritable spectacle. À Bordeaux, dans l’ancienne base sous-marine allemande de la Seconde Guerre mondiale, carcasse titanesque de béton, Matisse fait swinguer les murs, soulève les épais plafonds, trouble l’eau des bassins qui abritaient les sous-marins.

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L’exposition immersive est un enchantement. Les créations vidéo composées d’œuvres de Matisse embellissent l’espace, le font vibrer et finissent par mettre KO les mauvais souvenirs de la guerre. Ses couleurs sont des victoires sur le cauchemar et sur la face sombre des hommes. Reste à voir Matisse au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Chaque année est une année Matisse. 2026 est un excellent millésime. 

Daniel Schick

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