Kandinsky, le peintre qui composait de la musique avec des couleurs

Kandinsky est reconnu pour son association des émotions aux couleurs et sons.
Centre Pompidou MNAM-CCI/Adam Rzepka/Dist. GrandPalaisRmn

Kandinsky est reconnu pour son association des émotions aux couleurs et sons.
Centre Pompidou MNAM-CCI/Adam Rzepka/Dist. GrandPalaisRmn
Jaune = joie = trompette. Vert = sérénité = alto. Rouge = force = tuba. Bleu clair = sérénité = flûte. Violet = mélancolie = cor. Bleu foncé = intensité = violoncelle.
Kandinsky, théoricien de son art, est le peintre qui a associé les couleurs à un type d’émotion, lui-même associé à un type d’instrument. Il est l’homme qui a peint au-delà de ce qu’il voyait, représentant ce qu’il entendait. Ses compositions picturales sont les notes qu’il imagine, qu’il entend lorsqu’il regarde. Il les transpose en peinture. Il est le créateur qui a peint avec ses mains et ses oreilles.
Traits, triangles, ovales, zigzags, torsades, formes gigotantes qui se frôlent, se touchent, se dilatent, s’embrassent, se dévorent, s’épousent ou divorcent : ainsi est la peinture de celui qui a glissé vers, a osé l’abstraction dans la peinture comme Schönberg l’a fait pour la musique. Ils furent amis, devinrent frères de pensée, les pères, les pionniers de l’abstraction, sans oublier un autre collègue en réflexion théorique sur l’art, Paul Klee.
Kandinsky a nommé certaines œuvres Improvisation, Impression, Composition. Il connaît la musique. Elle le nourrit, l’exalte, l’inspire. Il collectionna partitions, disques et échanges avec des musiciens. Il est le chef qui orchestra sur ses toiles des assemblages de formes jamais vues avant lui. « Kandinsky – Tout par la musique » aurait pu être le nom de l’exposition de la Philharmonie de Paris. Celle-ci en met plein les yeux et les oreilles.
Des œuvres prêtées par le Centre Pompidou, le Guggenheim de New York ou la Fondation Beyeler de Bâle perturbent et enchantent. De salle en salle bourdonnent des sons et des citations de Kandinsky ainsi que résonnent Wagner, des chants orthodoxes russes, Schönberg, Bach, Scriabine, Eisler ou Berg, tous en correspondance avec Kandinsky.

Vassily, le mal’chik (adorable gamin en russe), est né en 1866 à Moscou mais passe son enfance à Odessa dans une famille cultivée et particulièrement mélomane. L’érudition déborde des verres à vodka. On écoute Moussorgski, contemporain de Kandinsky, et le folklore russe qui inspire nombre de compositeurs de l’époque. Pirojkis et musiques à foison : chez les Kandinsky, on s’amuse, on apprend, on joue.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Le père fait des affaires (thé et fourrure) et s’adonne à la cithare. La mère joue du piano. Kandinsky apprend le dessin, excelle au violoncelle, pratique l’harmonium et le piano. Il a une telle appétence pour la peinture qu’il la choisit. La musique demeure son autre compagne.
Kandinsky est résolument du côté de demain, du nouveau, de l’audacieux. Être dérangé ou déranger ne le dérange pas mais l’attire. Il aime être emporté par ce qui s’inspire du réel mais ne l’imite pas. Rembrandt et Turner l’exaltent. Lorsqu’il voit Les Meules de Monet, il lévite tant il est plongé au-delà des choses de la terre. Peu importe la paille, Kandinsky est en ivresse devant leurs formes, la texture choisie par Monet, comme il l’est en écoutant Stravinsky ou Scriabine.
En 1896, Kandinsky atteint son premier nirvana émotionnel et cérébral avec Wagner. « Je voyais mentalement toutes mes couleurs, elles se tenaient devant mes yeux. Des lignes sauvages, presque folles se dessinaient devant moi. »
Avant le glissement vers l’abstraction, les lignes de Kandinsky soulignent les formes d’un paysage, d’un intérieur, d’un visage. Au fil des années, la réalité s’est échappée des tableaux de Kandinsky. Lignes et formes géométriques dansantes se titillent, s’enchevêtrent avec l’espoir que le spectateur les entende ; mieux, les écoute. Kandinsky s’intéresse à la science qui ne cesse de connaître des révolutions essentielles (découverte des électrons). L’infiniment petit, l’infiniment grand, Kandinsky les met en orbite dans son œuvre.

Après Wagner, un autre choc musical l’enflamme. En 1911, il écoute une œuvre dodécaphonique de Schönberg, une musique dont les sons s’entrechoquent sans mélodie. La même année, Kandinsky peint ce que l’on considère comme son premier tableau abstrait, Tableau avec cercle, la ligne de départ de l’abstraction dans l’art.
Henri Demarquette, violoncelliste comme le fut Kandinsky, est un artiste ultrasensible et cultivé. Il fréquente avec gourmandise les salles de concert et les musées du monde entier avec un peintre de prédilection…
« Je ressens physiquement la peinture de Kandinsky. Elle fait vibrer mon être. Je vois, j’entends le mouvement, appellation de la structure des symphonies d’ailleurs. Il y a dans sa peinture un rythme qui est la quintessence de la musique… Dans ses tableaux, je vois les lignes, des formes qui se déplacent de manière non harmonique, point commun avec la musique de Schönberg. Je vois et j’entends une sorte de chaos que je sais être organisé, maîtrisé. »
Henri Demarquette a enregistré en 2024 le plus grand défi et danger pour un violoncelliste, les Suites pour violoncelle seul de Bach. Il entreprend celles de Beethoven. Il joue des œuvres de Haydn, Debussy ou Dutilleux. Que se passe-t-il dans la tête et le corps du musicien au moment où il pose son archet sur l’instrument ? Demarquette est kandinskien sans le savoir.
« Lorsque je joue, je ne pense pas à des souvenirs. Je ne vois pas des paysages, des visages. Je suis dans un univers abstrait, irréel. Je vois des formes. Je suis dans l’espace, dans l’air. Ces formes me dirigent, m’inspirent. Elles ont une couleur. Mon art est d’en mettre dans la musique. Être mentalement dans l’abstraction pendant que je joue n’empêche pas mes doigts, mes mains, mon toucher, mon corps tout entier de respecter les intentions, de partager les émotions voulues par le compositeur. Enfin j’espère. (Rires généreux et inquiets)»

À lire également
Kandinsky peintre et compositeur de musique, est-ce la même chose ? « Oui, ils construisent. Ils assemblent. Dans les deux cas, c’est un jeu de Lego, des notes pour le compositeur, couleurs et traits pour le peintre. » Pour les mélomanes autant que pour les « peinturophiles », l’exposition Kandinsky en fait voir et entendre de toutes les couleurs. Y aller, c’est ne prendre aucun risque, ni celui d’avoir les oreilles écarquillées ni celui de se casser les yeux.