À la galerie David Zwirner, les peintures silencieuses de Léon Spilliaert

"Self-Portrait with Yellow Waistcoat", de Léon Spilliaert, 1911.
LTD/Steven Decroos

"Self-Portrait with Yellow Waistcoat", de Léon Spilliaert, 1911.
LTD/Steven Decroos
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Écoutez ! Ne faites pas de bruit. Ils sont dans ses tableaux. L’œuvre de Léon Spilliaert (1881-1946) bruisse de murmures. Tendez les yeux. En regardant cette plage vide de la mer du Nord en hiver, n’entendez-vous pas le vent griffer le sable ? En observant cette femme drapée, n’entendez-vous pas son voile noir ensorcelé par le vent ?
En voyant l’autoportrait de Léon Spilliaert, insomniaque, n’entendez-vous pas les pas de cet homme désespéré qui marche pour marcher, courant après sa vie ? Et le tic-tac de l’horloge, n’entendez-vous pas le temps qui passe et ne passe pas ? Et ce chien errant face à la mer se retirant en zigzag, n’entendez-vous pas l’animal gémir de n’être écouté par personne ? Dans les tableaux de Léon Spilliaert, tout est en apparition, en suspension, en suggestion.
Il est parvenu à peindre l’invisible comme le vent ou le doute. Il est le portraitiste des questions, des doutes et du vide qui envahissent parfois tout être humain. Même les natures mortes de Spilliaert comme trois flacons, posés là devant le spectateur, ont certainement de petits secrets à confier. Pour entrer dans les tableaux de Spilliaert, mieux vaut tendre l’oreille. On devine alors le bruit de ses pensées, les tempêtes de son âme.
Les tableaux de Spilliaert sont faits pour être écoutés comme ceux du Norvégien Edvard Munch, son contemporain. Le Belge Spilliaert, plus jeune, lui vouait une grande admiration. On dit que, dans leurs œuvres, Munch crie et Spilliaert chuchote. La force sidérante et hypnotisante des œuvres du maître belge peut dérouter voire effrayer celles et ceux qui ne savent, ne peuvent se laisser aller ou ne pratiquent pas l’introspection, la grande spécialité de Spilliaert.
Pour les autres, c’est l’envoûtement. Par le dépouillement, l’absence de détails encombrants, la non-représentation de saynètes gentilles, guillerettes et bruyantes, il offre à chacun la liberté de vagabonder dans sa mémoire, de laisser frissonner sa peau, d’être submergé par ses propres sensations. Spilliaert offre de l’espace au spectateur, cadeau inestimable.
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Beaucoup plus sombre qu’Edvard Munch dans le choix de sa palette de couleurs, le peintre opte pour des angles totalement cinématographiques, du Hitchcock, du David Lynch avant l’heure. Moins connu que ses compatriotes Magritte, Paul Delvaux ou James Ensor (un proche de Spilliaert), moins ludique, moins « joyeux » qu’eux, moins prolifique… et encore (une soixantaine de peintures à l’huile seulement mais plus de 4.500 œuvres sur papier), Spilliaert est un peintre majeur, totalement imprégné par ce qu’il a vu et vécu. On le dit symboliste, mais aucune étiquette ne lui convient vraiment.

Le « problème » de Spilliaert est sa vie, assez banale : ni drames ni scandales, pas blessé pendant la Première Guerre mondiale, pas mort tragiquement. Né à Ostende en 1881, la mer du Nord à l’horizon sans fin, le vent qui balaie tout, les digues agressées par les vagues, les promenades désertes en hiver, des êtres seuls, silhouettes, ombres perdues dans ces vastes paysages, il y a tout cela dans sa peinture, tout ce qu’il a vu, ressenti, réinventé.
Il y a ce que l’on voit dans ses tableaux, des trous noirs dans la toile, des yeux écarquillés, déroutés, inquiets ou gloutons, vampires assoiffés. Et il y a au-delà de ce que l’on voit. Dans ses tableaux et dessins, il y a tout simplement nous, passant sur terre pour aller où après ? L’immense poète-peintre Spilliaert s’est nourri de pensées venues d’Edgar Allan Poe, Lautréamont, Nietzsche. Vivre, c’est du sérieux. Peindre aussi.
Brel chanta : « Ce plat pays qui est le mien. » La Belgique est le décor de la vie de Spilliaert. Il l’a peu quittée. À Ostende, l’enfant est solitaire, voir esseulé. Sa santé est chaotique. Il préfère se perdre dans ses rêveries que jouer avec ses camarades dans la cour de récré, où il n’est pas un enfant joyeux. Son père tient une importante parfumerie. Pas d’artistes dans la famille, pas d’études brillantes aux Beaux-Arts.

C’est à Bruxelles que son talent s’envole. Un homme clé lui donne sa chance, Edmond Deman, éditeur. Il confie à l’autodidacte doué l’illustration de certains ouvrages, de petits formats à l’encre noire. Retour à Ostende. Léon Spilliaert est insomniaque. La nuit est son enfer, une liberté, le silence, un espace de libération des angoisses qu’il couche sur le papier. Il n’est pas difficile de l’imaginer errer seul dans la ville endormie. Il l’a peinte. Ses errances nocturnes sont un immense parc dans lequel il plante ses questions existentielles.
À travers ses personnages désemparés, ses paysages déserts, Spilliaert peint les parts sombres de nous-même. Tout cela pourrait être accablant, triste, insupportable, mais il y a un mais, un mais titanesque : son talent. Avec ses nuances de gris, de noir, de blanc, de bleu discret, ses traits précis, ses géométries simples, son œuvre emporte et enchante.
La période de 1908 à 1910 constitue ses années en or. Léon Spilliaert découvre l’amour avec Rachel Vergison, dont il aura une fille. Sa peinture devient alors davantage colorée, mais les êtres peints demeurent fantomatiques. Spilliaert ne peint pas les individus, il les esquisse. En les posant sur la toile, il en fait des spectres. La fête, c’est pour son copain-collègue James Ensor. Et encore, les personnages de carnaval représentés par Ensor ont parfois des masques de tête de mort.
Et pourquoi ne pas le confier, car il s’agit bien là d’une petite histoire dérivée, liée à celle de l’art. En découvrant, il y a un certain temps, l’œuvre de Spilliaert, hypnotisés, emportés par un paysage de plage déserte, deux visiteurs sont entrés au même moment dans le tableau, se mettant à courir sur la plage froide. Ils ont écouté le vent peint par le maître et presque entendu leurs pas côte à côte. En se laissant absorber par l’œuvre, ils sont entrés dans la vie de l’autre.
ℹ️ Spilliaert. Le Regard de l’âme, d’Ann Adriaens-Pannier, éd. Ludion, 336 pages (ouvrage épuisé).
L'exposition « Léon Spilliaert », galerie David Zwirner, 108, rue Vieille-du-Temple (Paris 3e) se tient jusqu’au 28 mars. Deux expositions permanentes consacrées au peinte belge ont lieu au Musée d’Orsay et au Musée d’Art moderne d’Ostende (Mu Zee).
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