À l’occasion de la sortie de son roman, « Maypops », rencontre en sa thébaïde normande avec le plus sage et le plus doucement enfantin de nos romanciers, Didier Decoin.
Au début, il y a la mer et un palace. Une famille française, père, mère, enfants. Sur la plage de Deauville, la famille Decoin est en villégiature. Henri, le « pater familias », est l’un des très grands cinéastes de ce temps. 1947. Son fils, Didier, a 2 ans. Le luxe n’étant pas nécessairement une garantie de tranquillité, la petite tribu se met vite en quête d’un refuge plus calme et doux à la fois.
Elle le trouvera à quelques kilomètres de là, entre Normandie et Île-de-France, dans le petit village de Chaufour-lès-Bonnières. Un somptueux corps de ferme à l’ombre d’un clocher (ne manquent que les « maisons sages » de Trenet), dont il se dit qu’il fut d’abord la propriété des moines de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés…
C’est là que, près de 80 ans plus tard, le petit Didier, homme aux mille vies, plus d’histoires encore et tant de livres déjà, nous reçoit avec cette élégance qui est d’abord celle des vrais gentils. Portant toujours beau, l’œil rieur (l’âge venu, la ressemblance avec le regretté Mario Vargas Llosa est troublante), de bleu vêtu, jean et chemise de bonne coupe. Dans le grand salon de sa maison où « traînent » des exemplaires d’auteur de son dernier roman, des DVD des films de son père et un vieil exemplaire en collection Rouge et Or de cet auteur jeunesse trop oublié aujourd’hui, Paul Berna, Didier Decoin interprète à la perfection son propre rôle.
Quid de ce dernier roman, donc ? Maypops, ou le nom qu’on donne dans le sud-est des États-Unis aux passiflores. Le romancier y réunit deux passions de longue date : l’Amérique et les faits divers. Ici, celui de l’assassinat en mars 1944 de deux fillettes blanches parties cueillir des fleurs dans les champs. Un coupable sera très vite, trop vite désigné. Il a 14 ans, il est noir et n’a pour seul tort que d’être le dernier à avoir croisé les deux enfants. En ces temps de ségrégation féroce, le procès sera expéditif et enverra pratiquement séance tenante l’accusé sur la chaise électrique (où, détail sordide et vrai, on devra l’asseoir sur une bible afin que les électrodes de la machine de mort puissent atteindre sa tête…).
Il faudra attendre 2013 pour que, sous l’impulsion valeureuse d’une juge et de son greffier, une requête en révision du procès puisse être engagée. Maypops est un beau livre, très dans le genre de Decoin, où le romancier rappelle avec force sa détestation première de la peine de mort et de tout racisme. Et où aussi il revient sur sa grande histoire d’amour, désormais contrariée, avec les États-Unis.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Cette Amérique découverte un peu par hasard à l’âge de 18 ou 19 ans, alors qu’il est l’heureux gagnant d’une tombola dont le prix était un séjour à New York, traversée ensuite de part en part et dont il dit aujourd’hui qu’elle ne se ressemble plus. « Je suis déçu et très en colère. Trump a jeté du vitriol au visage de la femme de ma vie! »
L’ombre tutélaire de ses éditeurs
Surtout, ce dont ce roman témoigne, c’est d’une autre histoire d’amour, qui demeure, elle, comme au premier jour. Celle de Didier Decoin avec les histoires, les mots, les livres, l’écriture. « J’aime écrire, c’est une passion inentamée, s’exclame-t-il. J’aime me “livrer à la vague” et j’aime ça de plus en plus. » Qu’en est-il alors malgré tout de ces temps barbares où toutes les études indiquent que jamais peut-être on n’aurait si peu lu ?
Le romancier se veut rassurant : « Je sais qu’il y a de moins en moins de lecteurs et que publier un roman n’est plus un événement. C’est affolant, c’est en quelque sorte “dépaysant”, mais je n’ai pas peur du changement. C’est juste une mutation. »
« L’Éducation nationale a sans doute une part de responsabilité, poursuit-il. Je ne suis pas sûr qu’elle propose toujours les livres les plus indiqués pour inciter les jeunes à la lecture… Je me souviens qu’un de mes enfants détestait lire, et un jour je l’ai trouvé plongé dans un John Fante… On a tous, je crois, un livre qui nous attend. » Encore faut-il qu’il y ait un éditeur pour s’en faire l’intercesseur.
En plus de 50 ans de « carrière », Didier Decoin a toujours eu, penchée sur son épaule, une telle ombre tutélaire et bienveillante, de Jean Cayrol à ses débuts à Manuel Carcassonne aujourd’hui, en passant par celui dont il dit qu’il était d’abord son meilleur ami, Jean-Marc Roberts. Alors bien sûr, la récente actualité née du renvoi d’Olivier Nora de la maison Grasset par Vincent Bolloré ne l’a nullement laissé indifférent. « J’ai publié deux livres chez lui et avec lui. Mais ce n’est pas l’essentiel. Avant tout, je voudrais dire combien Olivier Nora est un type formidable. Évidemment je suis choqué par la violence de la mauvaise manière qui lui est faite. Grasset, c’était unique, tout de même. »
On glisse alors sur l’importance presque géopolitique dans l’économie du livre du choix des Goncourt (après avoir été récipiendaire du prix, il en est membre du jury depuis plus de 30 ans et en a assuré les fonctions de secrétaire général puis de président). Pour ce qui est des éditeurs, des « combinazione » possibles, il s’en défend avec véhémence.
Il reconnaît en revanche prêter plus d’attention aux attentes des libraires et clôt le sujet sur un panégyrique de son successeur à la présidence, Philippe Claudel, et un portrait attendri de sa jeune coreligionnaire au jury, Christine Angot (« Elle a parfois comme une espièglerie d’enfant »). De ce point de vue, elle n’est pas la seule, et le temps parfois, avec les enfants qui aiment dans cet ordre les chats, les livres, les bateaux et les avions, passe trop vite.